J'Habite Un Soupir


Éloge du vide et de la lenteur

En ce moment j'écris beaucoup, ailleurs. Je me fends de longs commentaires sous des vidéos, des stories, des riilss... ou posts dans un forum, avec parfois moultes tournures poétiques qui me viennent spontanément. La vérité, c'est comme la poésie. La plupart des gens n'aiment pas la poésie. Et puis qu'est-ce que j'ai à croire comme ça que je puisse avoir une quelconque influence ?

Avant, la publicité n'envahissait le paysage urbain *que* sur les abris bus, les sucettes, les quatre par trois, puis sur les bus eux-mêmes et les gens, sur leurs sacs, leurs vêtements. Dans le même temps, elle inondait nos boîtes aux lettres et les journaux, les magazines, la radio, la télévision. Après Internet vint le Wayb, et la pub s'est infiltrée sur les plateformes, provoquant un tollé parmi une grande majorité de leurs abonnés. Enfin les réseaux sociaux apparurent et avec eux imposèrent la pub comme un élément intrinsèque du service qu'ils offrent gratuitement.

Après les coupures pub au milieu du film sur TF1, on a eu droit aux encarts de pub partout sur l'accueil de son compte e-mail, sa page Facebook, son feed d'actu, son blog. C'est devenu une sorte de fatalité, puis un modèle économique incontournable, le plus sensé et viable, jusqu'à être revendiqué, légitimé et tout à fait entré dans la norme.

La publicité a perdu son statut de poison pour le cerveau, sa réputation de martèlement toxique, d'aliénation totale. Pour autant elle en garde toute l'essence, plus que jamais.

Désormais, à tous les supports sus-cités s'ajoutent les individus aux-mêmes. Entre les pubs qui s'incrustent dans le paysage réel, le paysage médiatique et les interfaces web, voici celles dans les visages, les mots, les messages de celles et ceux qui en vivent.

Mais il y a deux choses à ne pas confondre. Il y a les créateurs et créatrices de contenu, et il y a les influenceurs et influenceuses. Les premiers partagent un imaginaire, une réflexion, une vision, une recherche fondamentale, une découverte. Les seconds sont en perpétuelle demande d'approbation, de reconnaissance et d'audience, donc de revenus.

Bien sûr cela fait belle lurette que tout le monde porte des logos, mais jamais cela n'a été dans ces proportions. Les lunettes, les pulls, les chaussures, les fonds de teint, les boucles d'oreille, les sacs à main et leur contenu, l'assiette qui présente le repas du jour, la boîte où sont rangés les pinceaux ; Tout est mentionné en barre d'infos.

Même les marques de luxe qui s'abstiennent pour leur part du signe ostentatoire de leur griffe sur leurs sacs d'emballage gratuit afin de protéger dans la rue leurs clients et clientes d'un vol à l'arraché, ont égrainé leur sponsorat partout sur la toile.

Il n'y a que les très riches qui pratiquent la discrétion. Les codes de leur milieu, leur puissance et la nécessité de leur sécurité leur permettent de s'en affranchir.

Par contre pour tous les autres, la mention, la visibilité, la promotion, le partenariat, le revue sont devenus la raison de leur existence. Mais c'est aussi un enjeu pour celles et ceux qui n'en tirent aucun revenu. Parce que le mode de consommation étant un enjeu majeur de notre monde en cours de dégringolade, impossible de ne pas suggérer, recommander, évoquer un produit ou service qui se démarque, qui défend des valeurs, une éthique. Ou dont la confection est juste d'une qualité notoire, ce qui maintenant est tellement rare qu'il est difficile de résister au partage.

Je veux dire même ici on peut trouver parfois le nom d'un produit, la joie d'une dégustation, la mention d'une fabrique.

Cependant je pose la question, combien de temps de vie perdons-nous à voir de la pub ? Est-ce que je me fourvoie totalement en pensant que fondamentalement on en demande davantage qu'une suite de références, de codes promo, de unboxings et autres hauls à plusieurs centaines d'euros... Qu'on a plus que jamais besoin d'autres messages qu'une suite d''injonctions à la consommation à longueur de fil ?

Pour beaucoup, les pubs rapportent de l'argent, pour d'autres le temps c'est de l'argent, mais tous sont à côté de la plaque. Le temps a *plus* de valeur que l'argent. Autant on peut toujours chercher à gagner plus, tel un abruti abscons hermétique à la durée fugace de sa propre vie, autant on ne peut pas vivre plus que le temps imparti offert par l'univers dans une journée.

Personnellement j'ai un bloqueur de pubs sur mon navigateur. Je n'ai pas la télé, n'écoute jamais la radio. Je ne prends plus le bus, n'ai pas de voiture. Et je ne suis inscrite que sur Instagram. OUI ! Quoi ? Un caprice... J'en avais envie depuis sa création mais je n'ai jamais eu de smartphone avant l'année du covid. Et du reste, ouf, ça a bien changé...

Non, pas le covid. Enfin si, ça, ça a tout changé. Mais Instagram, la vache, ça ne ressemble plus à un portfolio.

Autrement dit, étant donné la quasi absence dans mon quotidien de vecteur d'absorption de mon temps de vie, de pompe de l'attention accélératrice de pendule, la plupart du temps je suis, je me meus, j'évolue dans un décor matériel, vivant, coloré... ralenti. Chez moi, à ranger... manger... et regarder les moineaux sur mon balcon... ou mes plantes vertes pousser... Dehors à marcher, à vélo... à sentir le froid sur mon nez... ou le vent ricocher sur l'épaisseur des troncs... à compter leurs poussières de pollen virevolter sur les plaines... à surprendre les froissements d'un merle qui fouille... à humer les relents de pots d'échappements ou les parfums cireux de pétrichor...

Les villes sont envahies par des moyens de télécommunication dont l'instantanéité comprime le temps et réduit à néant les distances. Cette invasion oblige à accorder une attention accrue au monde grandeur nature, au milieu géophysique et à la richesse des expériences sensibles qu'il peut seul procurer.
Paul Virilio

C'est une chose qui m'est essentielle depuis le premier confinement. Avant j'aurais fait une dépression fulgurante à l'idée d'arpenter les routes et les rues de ma ville à pied, drainée par l'ennui et la fatigue quand la contrainte me l'imposait. J'avoue que c'est parce que je n'ai pas eu le choix, ou du moins parce qu'une pandémie m'a poussée à faire ce choix, que j'en suis venue à me suffire du spectacle offert au marcheur, au piéton. Même à vélo déjà le décor échappe, les couleurs se mêlent.

Aujourd'hui, sortir d'un supermarché et devoir monter dans une voiture me fait froid à l'âme. Cependant je n'ai aucun mérite. Si ce n'est celui d'avoir fait d'une routine un moment d'inventivité, d'en avoir tiré une expérience vivante, une capacité à vivre ce que je suis en train de faire. La marche, les chemins de traverses, l'épreuve des éléments sont maintenant un refuge.

Percer la substance du moment, expérimenter la densité du milieu, son imaginaire, ses strates de réalité qui se téléscopent au sein du chemin, ou même d'une journée chez soi, l'importance et la fertilité de cette expérience ne sont pas reconnues comme telles. Certainement parce qu'elle est, cette expérience, invisible. Mais si la vie devait simplement être vécue, elle serait prise au sérieux. Car dans la façon d'habiter l'existence, la finalité est immédiate.

Il faut avoir été étranger dans une ville, seul, avec un temps devant soi étiré et limpide, pour comprendre l'état de béatitude qui peut vous prendre alors.
Sophie Fontanel

[ Lire aussi En arrivant à Tokyo ]

L'autre jour il pleuvait beaucoup. Quand c'est comme ça, ici les voitures, pour une raison que jamais je n'éluciderai, roulent très vite. Je veux dire, encore plus vite. Même dans les portions limitées à 30. J'étais dehors malgré la pluie pour reconstituer mes stocks de denrées alimentaires, mais j'avais pris soin de partir entre deux averses. Seulement au retour, à la sortie de la coopérative des producteurs locaux où je me fournis en végétaux, la pluie avec la nuit tombaient à nouveau. Et les gens dans leurs bagnoles s'affolaient en troupeaux.

Caler mes sacs en toile lourds de victuailles sur mes épaules et m'échapper de ce cirque halluciné en m'engageant sur le chemin de cailloux m'a réconfortée, presque rendue heureuse. Je n'entendais rien, que les moteurs au loin et leur brouillard de pollution, leur radio à plein volume, leurs passagers parfois hurlant, mais moi rien. J'étais dans le décor, *dans* le décor. Duquel ils s'extraient, s'isolent, s'excluent, minables, avec la croyance d'y échapper, l'illusion d'y gagner en confort.

La perception panoramique née du voyage en train, survient quand l'observateur n'appartient plus au même espace que l'objet observé.
Wolfgang Schivelbusch

Moi je traversais le silence du désert périurbain, la plaine jaune expirant ses dernières graines, le chuchotement de la pluie frétillant sur l'herbe fauchée, les feuilles sèches, les troncs fendus. Et la terre bossue qui vibrait, qui gonflait de s'imbiber, de foncer, de ruisseler, et avec elle tout l'espace au dessus d'elle et autour de moi, qui s'étirait sous la fraîcheur aqueuse, infusait la chaleur des canicules accumulées, et l'éclairage automnal d'un biscuit sortant du four.

Il y a du beau dans le vide, dans le commun, il y a la magie du rien.

Nous sommes fait de vide et cernés par le vide. Quel déviance force notre cerveau de la faim insassiable d'un spectacle manufacturé, d'un continuel divertissement contre-façonné, quand celui spontané de la lenteur, de la respiration, s'imbrique naturellement dans le sens que nous cherchons à donner aux choses ?

La vitesse tue la couleur :
Quand il tourne vite, le gyroscope fait du gris.
Paul Morand

Voilà pourquoi pour la première fois depuis la création de ce blog, un billet ne contiendra pas d’illustrations. Cela fait plus d'un an que je nourris d'images mon compte Insta, des instants et lumières à travers les saisons de mon décor. On y trouve aussi quelques noms de marques qui font partie de mon quotidien, mais pour lesquelles je ne travaille pas et ne tire aucun argent. Elles sont juste les matériaux de mon quotidien, de mon mode de consommation.

Viendez-y partager avec moi, exprimer vos riens, montrer votre commun. Parce que je m'ennuie là-bas, vous n'avez pas idée. À côté, traverser un parking ou longer l'arrière des entrepots d'un supermarché, c'est plus amusant pour les sens et l'intellect. Puis sachez qu'on n'a plus besoin de smartphone maintenant pour s'y inscrire. Et pour celles et ceux braqués contre l’hypothèse de se fourvoyer sur une plateforme vérolée de pubs et verrouillée par Zuckerberg, ce que ô combien je comprends pleinement, vous pouvez aussi retrouver tout ce contenu, libre et désintéressé, sur un canal Télégram.

On me dit à l'oreillette que c'est bientôt Noël et que cette période orgiaque éveille en vous un élan de générosité. Soyez joie car mes coordonnées bancaires sont disponibles dans ma page de présentation.

Le 10 décembre 2021 — Posté par corOllule dU cHamp Du pOirier dans Ma Ville