J'Habite Un Soupir


L'arrêt des bouloches

Avez-vous remarqué comme il est facile de s'arrêter quand tout le monde s'arrête aussi en même temps ? Comme il a été jouissif au début du premier confinement de pouvoir se poser et de ne plus rien faire. Du moins pour celles et ceux qui ont eu cette chance. De courte durée cela dit ; jusqu'à ce que la liste des motifs de dérogations pour les sorties se voit notoirement rallonger.

Mais juste avant cela, s'arrêter en cœur... quel effet d'allègement. La conscience s'ouvre, la culpabilité s’éteint, la quiétude menace presque d'envahir notre système orthoparasympaticotonique.

S’arrêter ensemble, c'est partager d'emblée. C'est comme ouvrir un canal d'espièglerie universel. Une espèce de complicité qui par défaut, par nature, nous relie tacitement par l'oisiveté faisable.

Et l'oisiveté, c'est la porte ouverte à l'imagination. C'est envisager des possibilités.

Se retrouver ensemble face à nos possibles, à toutes sortes de choses qui soudain peuvent simplement être, et en même temps ; moi ça m'a fait marrer. Enfin évidemment, j’étais privilégiée, parce que sans Internet j'aurais certainement moins rigoler.

Mais comment aurait-il été évident de retenir cette montée de créativité qui par la période trouvait subitement un motif pour s'essayer, l'autorisation de s'expérimenter, l'audace de se libérer ?

À l'inverse, s’arrêter sans vraiment rien arrêter, juste s’arrêter sans cesser de se crever à la tâche, de crever au boulot ; continuer donc, mais en arrêtant seulement de pouvoir s'arrêter, c'est criminel.

Parce que s'arrêter au bistrot, au resto, à la médiathèque, au théâtre, au glacier, au salon de thé, au musée, au disquaire, au café... où l'on joue du jazz et sert un ballot de blanc d'Entre-Deux-Mers avec des tartines grillées au chèvre cru miellé... Ou juste un petit café !

... Parce que s'arrêter pour goûter les nappes de parfum brûlé que fleure l'échoppe du torréfacteur, passer la vitrine bigarrée de la boutique des créateurs, silloner entre les étales étincelants de poussière des brocanteurs, respirer les volutes d'encens chez la vendeuse de cristaux enchanteurs...

Tous ces arrêts contemplatifs, ces pauses de réflexions, de lectures, de jeux, de discussions, de gourmandises, ces bulles de Riens, qui mettent du baume au cœur et décroche le cerveau de ces éternels ressassements, ont le pouvoir essentiel à la vie de recharger le moral, d'éveiller la curiosité, d'infuser la sérénité, d'injecter l'inspiration.

Ce sont des remèdes, pour chacun et chacune, des stimulants du système immunitaire, des compléments indispensables au bon fonctionnement du métabolisme. Des onguents, des petites pilules, des pastilles de vie.

Sans quoi quoi ? Qu'est-ce qui nous reste dans ce monde à l'agonie ? Nous sommes cernés par le délitement, l'effritement, la médiocrité, la brutalité de la soustraction. Tout est toujours moins, ou pire.

Voilà que désormais l'on passe notre vie à se tuer pour la gagner, et c'est tout ? C'est toute notre humanité qui est surtout niée, celle de contester, celle de témoigner, de circuler, de nous rencontrer, de dire, de partager.

Voilà, arrêtez-vous. Vraiment. Et regardez.

Tout se détricote, s'effiloche, se débourre, part en charpie. Et nous sommes là, dans l'urgence des fragiles promesses de retrouvailles des fêtes de fin d'année, à négliger nos habits déjà bien peluchés, être consciencieusement, fil par fil, bouloche par bouloche, mis en lambeaux.

Qu'est-ce qui doit vraiment s'arrêter ?

Le 30 novembre 2020 — Posté par corOllule dU cHamp Du pOirier dans Parenthèses