J'Habite Un Soupir


Le gigotement des fleurs coupées

Depuis la mort de Caillou Chou, les seuls entités vivantes résidant dans le salon sont des plantes en pots. Et jusque là, les seules qui arrivaient à pousser dans cette pièce étaient des cactus.

Gros plan sur le fond de bocaux remplis d'eau et où baignent des tiges végétales

Comme il ne craint plus d'être grignoté par un lagomorphe et potentiellement d'empoisonner cette feu bestiole en mout-mout, j'ai rapatrié depuis ma chambre mon palmier Chamaedorea qui maintenant s'épanouit en profitant de l'espace désormais à sa disposition. J'ai également réussi une bouture de liane préhistorique. Accidentellement coupée dans une jardinière sur mon balcon, elle a élu domicile sur mon bureau, en bonne compagnie d'un Tillandsia rescapé d'un magasin de déco où, en manque d'eau au fond d'une étagère, il s'étiolait.

Mais mon plus grand plaisir, depuis que j'ai été touchée par l'envoûtante beauté inconditionnelle de la nature après avoir déménagé à la campagne à l'âge de dix ans, c'est de faire des bouquets de fleurs sauvages. J'adore surtout couper des graminées, pâturins, flouves, agrostis et autres crételles. Uniquement des tiges d'un vert amande, épinard, pomme, bouteille, mousse, pistache ou olive, aux terminaisons mouchetées, bouclées, coniques, solitaires, en gouttes, en aigrettes, en grappes ou en épis, effleurées de teintes dorées, grillées, roussies ou violacées.

Une liane de lierre s'épanouit sous l'arche d'un mur blanc Dans un près, vue en coupe sur la densité d'herbes et graminées sauvages

Pour illuminer une pièce, rien n'égale le port et la grâce d'un bouquet sauvage. Aucune sorte d'objets, collection de bibelots, même de facture artisanale, encore moins une invention industrielle calibrée tandanssdéko. Et le sauvage, c'est vivant. Ça gigote.

Chaque matin, je réajuste les tiges, les redresse, les rapproche ou les disperse.

Je les soupçonne de tenir des congrès dans le feutre de la nuit ou le calme de mes absences. Des réunions secrètes pour arranger des alliances, ériger des stratégies, des politiques pragmatiques, adaptées à leur nouvelle condition. Il s'agit d'assurer leur pérennité, par la bonne gestion équitable des ressources disponibles, de leur apport en eau pour commencer, puis des rayons de soleil qui percent le double vitrage. Leur résistance n'a d'ailleurs rien de comparable à celle fugace, brève, des fleurs d'élevage intensif vendues en boutique.

Le pire, je crois, ce sont les végétaux achetés en supermarché. Dès leur passage en caisse, on voit déjà la limite de leur endurance pour survivre aux engrais chimiques qui les boostent, à l'air des climatiseurs et l'éclairage aux néons.

Un bouquet de quelques marguerites et compagnons blancs garni d'agrostis aux contours mauves Par terre de prairie parsemée de petites fleurs en épis couleur vieux rose

L'ironie, c'est que depuis deux semaines maintenant, confinement oblige, et j'en parlais dans mon dernier billet, je fais mes courses dans l'hypermarché le plus proche de mon quartier. Ce truc moche a été construit juste au bord de la périphérie sud, en dépit des restrictions de la loi d'urbanisme commercial, et sur des terres cultivables. Il se trouve donc - mais pour combien de temps encore vu les hangars qui poussent tout autour comme du chiendent ces dernières années - que ce temple climatisé du consumérisme est cerné par des champs. Si j'étais librement lâchée dans l'un d'eux, j'y passerais sans doute à chaque sortie le reste de ma journée. Pour couper des herbes et photographier des fleurs.

Quand la majorité d'entre nous pleurniche son manque de papoteries bêtasses à la machine à café, tous amnésiques de l'autre confinement tacitement accepté et subi à perpétuité dans leur lieu de travail, dans leurs bureaux open-space, sur leurs lignes de productions automatisées, dans leurs ateliers mal chauffés, quand certains larmoient la main sur le ventre dans l'impatience de retrouver ouvert un fast food, un terrain de foot ou un dealer de smartphone, je me distrais en lorgnant des coquelicots.

Gros plan macro sur les grains d'un brin d'agrostis dans le bouquet de marguerites Gros plan macro sur une tige fleurie de compagnon blanc ou se logent dans le creux d'une petite feuille sous un bourgeon quelques pucerons noirs

Puisque le monde d'avant a la garantie de sa continuité, étant donné que ce monde s'entend dans la globalité sur l'idée que sans le virus, tout allait bien. Puisque nos dirigeants ne plient pas aux évidences morales, enfonçant même le clou en demeurant tout à fait cons - et nous mecs et meufs potentiellement prématurément dead - réfutant la crise sanitaire d'aujourd'hui comme étant celle du capitalisme, et par conséquent "n’enlèveront rien de ce qu’ils ont fait avant et rebâtiront sur cette base-là". Puisque l'occasion offerte par la nature qui est en train de souffrir ne sera pas saisie, que la haine sociale a le dessus dans les discours dominants, acculant chacun et chacune à sa responsabilité individuelle bien que l'origine du désastre en cours, dont on ne voit pour l'instant que la partie émergée, est politique, la meilleure occupation durant le confinement reste la contemplation.

Dans une prairie bordée d'un bois, plan en coupe sur les sommités en petites clochettes des fleurs en épis couleur vieux rose Gros plan sur la dentelle des motifs bruns des ailes écrues d'un petit papillon de nuit posé sur une vitre donnant vue en flou sur la jardinière d'un balcon

Puisque les solutions ne sont pas envisagées, celles collectives et équitables qui profiteraient de la force du chaos qui vient pour renverser avec force les choses qui l'ont fait naître. Puisque ces solutions sont même délibérément écartées de l'impasse dans laquelle ce monde s'engouffre, pariant obstinément sur l'élasticité des limites de leur idéologie qui aujourd'hui nous apparaît pourtant avec une telle nuisance toxique évidente - chaque jour. Bref puisque la connerie dirige ce monde, dans cette gélatine de gesticulations contradictoires, de règlements inapplicables, de mensonges insultant la plus humble portion raisonnable d'intelligence dont il ne sort rien d'autre qu'un désastre humanitaire, se poser, s'arrêter et regarder est salutaire.

De quoi du reste il peut éclore ce qui fera une différence après, avec avant. Peut-être. Contempler, pour mieux sentir, comprendre, calmer la peur, donner de la respiration, de l'espace, du temps à la réflexion, à la conscience du véritable objet de nos désirs.

Devant un petit miroir dans un large cadre en bois, une bouteille en verre d'où dépassent les tiges ligneuses de quelques bruns de désespoir du peintre Vue plus large sur la prairie que l'on découvre vallonnée, les arbres en bordure du bois, et les épis de fleurs vieux rose en petites clochettes Vue en contre plongée sur les fleurs roses pâles d'un rosier sauvage montant dans une haie

Le 1er mai 2020 — Posté par corOllule dU cHamp Du pOirier dans Mon Appartement