J'Habite Un Soupir


La pause dans la pause (imposée)

Et soudain le vide qui gonflait mes jours poussa d'un coup partout autour, dans les rues, entre les arbres, dans le ciel. Et la pression qu'exerçait mon vide en dedans se trouva subitement au même niveau d'un autre, au dehors. Et comme la membrane d'une bulle qui en rencontre une autre, mon vide se frotta à l'autre, ondula, s'étira et péta à ma figure.

Un triangle d'herbes vertes de pelouse qui pousse librement au bord du bitume d'une place de parking sous l'ombre majestueuse d'un arbre aux branches noueuses Au loin un parterre de pelouse où fleurissent des nappes de pâquerettes et de boutons d'or

Il aura fallu une pandémie mondiale pour que poussent librement l'herbe et les fleurs. Ça ne me console pas du reste. Mais c'est joli.

Il circule si peu de bus à certaines heures, sans doute pour dissuader les gens de les emprunter, stratégie idiote et vaine, que durant les semaines passées et les mois à venir le déplacement à pied reste pour moi inévitable. D'autant qu'il m'est impossible de renouveler mon abonnement pour cause de bureaux de la mairie fermés. Ajouté à la pénurie alimentaire qui s'annonce et au chaos organisé du déconfinement, je vais maigrir un grand coup.

Qui aurait cru que je pusse considérer un jour avoir de la chance concernant mon appartement ? C'est qu'en pensant à celui que je louais à Bordeaux juste avant, je suis soulagée d'être ici. Toute proportion gardée.

Millefeuille d'un vert ambré et de rose doré, d'arbres, de parterres de pelouse et de bassins d'eau, au delà d'une rambarde de balcon fleuri Sous le pli d'un rideau de toile beige, vue sur une rangée d'arbres aux feuilles encore froissées et d'un vert tendre, devant d'autres arbres perdant leurs fleurs mauves et des toits de maison entourés de jardins

À Bordeaux je pouvais tout faire à pied, ou presque ; du moins l'essentiel. Ici pour aller faire mes courses dans la grande surface la plus abordable pour mon budget, je prends deux voire trois bus, à l'aller et au retour, avec un délai d'attente entre chacun ne variant pas, depuis les horaires exceptionnels relatifs au confinement, de trente minutes à une heure. Ce qui m'oblige à être dehors beaucoup plus longtemps que nécessaire, en dépit des règles de l'état d'urgence sanitaire.

Mais j'apprécie de ne plus vivre dans un 25m² moisi au rez-de-chaussée avec vue sur un mur, où me mettre à son unique fenêtre ne serait-ce que pour laisser mes bras prendre le soleil supposait d'écailler mon intimité. Je pense à cette grotte où j'ai vécu près de dix ans et je me sens soulagée d'habiter maintenant à hauteur des nids d'oiseaux, dans un appartement plein de défauts mais qui aujourd'hui m'offre ses avantages comme une chance.

L'avantage de pouvoir circuler, dormir, manger, travailler dans différentes pièces, d'avoir plusieurs ouvertures sur deux vues différentes, de voir venir de loin les nuages de pluie... De vivre à la japonaise.

Et puisqu'aucun magasin n'est ouvert autrement que pour acheter à manger, puisque dépenser de l'argent n'est plus un hobby, puisque manger un gâteau, choisir un énième cahier à points, élargir ma collection de cailloux semi-précieux ou boire un café dans un café devant un gâteau ne sont plus des alternatives à l'ennui, je fais des économies. Marcher alors jusqu'à l'hypermarché le plus proche de chez moi, même si certains de ses prix sont rédhibitoires, ou rejoindre encore à pied le centre ville pour un complément de produits en particulier, est pour le coup maintenant à la portée de ma bourse.

En outre, qui eusse espérer voir venir un jour l'occasion à la fois de sécher un peu de ma cellulite et de renforcer mon muscle cardiaque à la rythmie aléatoire ?

Sandwich d'arbres vus de loin et d'essences diverses, vert foncé, vert kaki ou vert tendre, à fleurs blanches, feuilles rouges foncées ou branches encore nues

En dehors de ma sortie à des fins de réapprovisionnement, je ne m'ennuie pas. Je mourrais peut-être du virus, mais mon appartement sera impeccable. Et mon blog entièrement codé à la main, sans Javascript, sans PHP, ramené à l'essentiel ; un site épuré, minimaliste.

Tellement de tri, de nettoyage, de rafistolage, d'amélioration, de fabrication, d'aménagement, d'optimisation, de maintenance du quotidien ou du superficiel qui jusqu'ici souvent restaient des tâches continuellement inachevées. En un mois, mes listes rétrécissent, s'allongent à nouveau, fusionnent, ventilent, s'élargissent, se diversifient, s'animent. Des micros projets chaque jour bourgeonnent et fleurissent pour mon entreprise du pragmatisme.

Du reste aussi j'observe les choses, lentement, sans penser gâcher les minutes, sans culpabilité, en cédant à la fertilité créative de l'oisiveté. Et en consommant chaque instant, en le fixant. Cette année, les nouvelles feuilles des arbres ont mis tellement de temps à sortir, à se déplier.

Et lorsque le bruit à l'intérieur de l'immeuble s'installe, s'amplifie, les gens qui y habitent étant comme moi assignés à résidence mais n'étant pas mieux éduqués qu'avant, je chausse mes écouteurs sans fil. Quelle chance de les avoir trouvés en décembre dernier, oubliés sur le siège d'un bus. Et quelle ironie d'écrire les mots chance et bus dans la même phrase !

Entre le cadre d'une fenêtre, au loin un arbre aux feuilles nouvelles encore en boules froissées comme des pompons

Avec l'obligation depuis mes 47 ans de porter constamment des lunettes pour voir de près, pouvoir écouter de la musique sans fil, c'est à dire sans d'énormes douleurs aux oreilles causées par les branches de ma monture compressées par mon casque, je revis. C'est vraiment ce que j'appelle un progrès, une belle invention.

Traverser mes 60m² sans être tributaire du volume du son ou d'un câble branché sur un lecteur à loger dans un vêtement obligatoirement pourvu d'une poche, semble aussi être un détail et pourtant. Pouvoir vaquer à mes occupations, faire du yoga, la cuisine, ou danser même en me baignant de sons choisis dans les archives Deep House des années 90...

Tout ceci en me coupant quand j'ai besoin des nuisances sonores et étant libre de mes mouvements, c'est presque un privilège.

Si par chance je n'avais pas trouvés ces écouteurs, j'aurais fini par les acheter, en économisant petit sou par petit sou. Et ça me coûte de le dire, mais c'est un accessoire qui m'est devenu indispensable, tellement pratique et agréable. Qui aurait pu prévoir que j'applauddisse un jour l'innovation dans de la technologie ?

Sur un établi en bois dans une cusine, à côté d'un blender noir, une ancienne boîte de bouteilles de vin sert de rangement à divers bocaux en verre remplis de graines, de farine ou de sucre, dessus une collection de mugs beiges en grès ou à motif plumetis et violet Sur la boîte en bois, entre une tasse en grès et un bocal rempli de graines de sarrasin, une cafetière individuelle en verre à piston

Chanceuse aussi d'avoir un balcon pas trop minuscule. Un sas entre mon abri intérieur et le ralenti installé dehors depuis plus d'un mois.

Chaque matin j'ai plaisir à rejoindre mon point de vue réservé, comme une loge au théâtre, où j'assiste au spectacle du calme, un calme vibrant des conversations d'une faune à plumes ou amphibie éparpillée sous le bleu entier. Le ciel, plein, lavé des traînées blanches, évidé des moteurs au kérosène, éclaire le décor du quartier que je peux presque imaginer à cette heure inhabité. Et j'écoute, appuyée à ma rambarde, en buvant mon café.

Qui aurait croit que je busse un jour le matin du café ? Ou buve, boive, je ne sais plus. Désormais privée de mes pauses cafés dans un café, en ville, j'ai acheté du café. Ce que je n'avais pas fait depuis... pfff une éternité. D'abord de l’instantané, bio et équitable, puis du moulu et une petite cafetière à piston, que j'ai déjà cassée... Ayant un moulin, le prochain sera-t-il en grains ?

Gros plan sur le mécanisme du filtre de la cafetière Gros plan sur un mug à motif violet rempli de café à côté d'une petite bouteille en verre avec de petites fleurs en relief

Mon café maison, je le bois avec du lait d'avoine, parfois aussi maison. J'adore ça. Cet élixir me réveille, me clarifie les hémisphères, allume mon turbo, m'annexe de trois ou quatre batteries supplémentaires.

Je me demande si cette envie de café choisi et fait soi-même ne m'est pas venue quand une amie m'a envoyé de Tokyo des cafés en kit, des doses dans des sachets individuels avec un filtre à déplier dans sa tasse. Chacun avait des saveurs très différentes, que j'ai dégustées tout en croquant dans des feuilles, des glands, des champignons et des Totoros.

Devant un plateau où sont posés deux gobelets en carton, une boîte carrée en plastique transparent avec un Totoro dessiné sur l'étiquette, à côté des sachets en papier alus de couleurs vives Dans un gobelet en carton, un filtre tubulaire rempli de café en train d'infuser tient par deux poignées en carton insérés sur chaque côté du gobelet Devant des papiers illustrés de présentation, des biscuits sablés en forme de Totoro, de champignons ou de feuilles posés sur une serviette en papier

Je deviens accro au café !

C'est la fin d'un monde, à n'en plus douter. Ou bien une accélération de l'ancien qui déforme ses contours, ses pleins et mes repères pour en faire une réplique inédite. Une décalcomanie où tout est comme avant mais avec des menaces, des écroulements et des atrocité supplémentaires. Et dans un calme vide.

Faussement vide. C'est davantage un étirement de chacun et chacune, entre l'obligation et l'interdiction, l'interrogation et la certitude. Vers quoi se dirige-t-on ? Rien ne sera jamais comme avant. Quoi réinventer ? Tout nous échappe. Qui rendra des comptes ? Pas les coupables. Ça va la maladie ? Tous fichés.

Un large mug en verre rempli d'un smoothie couleur pêche saupoudré de poudre de baobab remuée par une baguette en bois Vu de dessus le mug en verre rempli de smoothie sous une branche de fleurs violettes en bourgeons, mise au point seulement sur la baguette en bois et le personnage japonais qui la décore

Nourrie au smoothie orange, banane, pamplemousse et poudre de baobab, musclée des mollets, je vais aussi bronzer un grand coup. Par chance également, depuis le début du confinement il fait la plupart du temps un grand soleil, chaud, qui rend difficile le port du masque, mais reconstitue le stock de vitamine D, essentielle au bon fonctionnement du système immunitaire.

Évidemment je n'ai jamais cru qu'il était inutile de porter un masque en temps de pandémie. J'en ai donc cousu deux, en me basant d'abord sur un tuto de Madalena puis sur celui du CHU de Grenoble qui a été amélioré ici par Perrine.

À la base c'est pour économiser ceux de ma boîte achetée en novembre dernier. Oui vraiment, qui eut cru que je sentisse des mois avant cette crise, en voyant chaque jour de plus en plus de gens dans le bus sérieusement malades, que pour cet hiver il était préférable de me protéger ? C'est du reste aussi mon antécédent cardiaque - bénin mais lié à une attaque virale l'année précédente - qui m'avait amenée à prendre cette initiative.

Mon cœur n'aime pas trop les virus.

Détail de la couture d'un masque en tissu beige et élastique rose à trois plus Le même masque sous un autre à la forme ergonomique pour le nez cousu dans un tissu noir et motif pâquerette Les deux masques posés sur un set de table en tissu beige et gris clair devant des vases en verre et un morceau de quartz rose brut que l'on devine dans le flou

Par delà l'arrêt, la suspension, sans plein et sans contour, mes journées s'additionnent sur le même vaste motif. Le champ libre de mon temps s'étire aux limites du silence parfois presque surnaturel. Mon cerveau, pour combler l'effacement des vieux repères, se remplit d'une autre substance que le vide qui dehors domine, beaucoup plus dense, en plusieurs couches, fines et lisses, qui se superposent et grincent par frottements frénétiques. Et je sens par moment mes circuits surchauffer, mes synapses clignoter, et mes yeux faire des scoubidous avec le décor évidé.

Le signe qu'il est temps de faire une pause. Café.

Gros plan sur le haut des vases en verre qui sont d'anciennes bouteilles de jus de fruits dans lesquelles sont placés des branches sombres Sur une table basse en bois dans un salon en contre-jour, une boîte ronde et des bouteilles en verre remplies d'eau et de brins du désespoir du peintre et d'une tige de lierre, dans le fond on devine un fauteuil bas et le soleil qui se couche sur le jardin en pots d'un balcon

Le 17 avril 2020 — Posté par corOllule dU cHamp Du pOirier dans Mes Découvertes