J'Habite Un Soupir


Août en mars

Depuis six jours je n'entends plus ou loin la circulation sur la rocade. Plus aucun cri d’enfant venant des écoles. Autour de l'immeuble, très peu de voitures circulent, les bus sont vides, beaucoup de gens marchent. Le City park reste désert, même en fin de journée, hormis quelques têtes de nœud qui n’ont retenu du mot confinement que le préfixe.

Sous le plein soleil, accrochée à la rambarde d'un balcon, une jardinière violette d'où débordent du lierre et une plante à fleur jaune

Cet espace de jeu étant extraordinairement calme, la structure d’effort flambant neuve juste à côté attirent les amateurs de musculation au poids du corps qui se succèdent au fil de la journée. En ville, c’est étrange de voir et d’entendre les gens chez eux, fenêtres grandes ouvertes pour accueillir l’été qui s’invite avant le printemps. Sur la place de la mairie, immense dalle aveuglante en été, sorte d’esplanade à la Ceaușescu, les pigeons sont tellement peu dérangés qu’ils se posent à même le sol en position poule, somnolant sous la lumière qui chaloupe entre les arbres.

Une portion de balcon recouvert de bambou où sont accrochés mangeoires pour oiseaux et jardinière violette

Depuis trois jours le soleil chauffe mon crâne quand je débroussaille mes plantes sur le balcon. Et je n'entends que les oiseaux. On dirait qu'ils prennent leur revanche, réquisitionnent chaque nappe d’air pour leurs parades nuptiales; eux et des insectes. L'impression de vivre un jour férié en plein été.

C’est comme un dimanche, mais ça n’est pas un dimanche. Ni comme les vacances, où reste encore la possibilité de consommer à défaut de partir. Pourtant ma ville est habituellement particulièrement calme durant ces périodes. Et le reste du temps, le peu de commerces attrayants fait qu'aujourd’hui je ne ressens aucun manque. Ce dont je me plains depuis dix ans est pour moi en ce moment un avantage. Aimant la solitude et vidanger mon cerveau à faire le grand ménage - dans mon appartement, dans mon ordinateur, dans ma tête - ou bien à bricoler, lire, écrire, réfléchir...

J’avoue, et j’assume, j’aime bien ce confinement.

Gros plan sur la peinture gris anthracite écaillée de la rambarde du balcon qui dévoile une sous-couche orange

Oui, bon, c’est vite dit. Du moins ce n’est pas l’absence d’échéance en quelque sorte et de prétexte à dépenser qui me pose le plus de problème. Ni l’obligation de ne voir personne, ça non, pour le coup c’est ce que je préfère. Mais évidemment mon hypocondrie se porte à merveille, aussi, et je me trimballe un urticaire par moment infernal depuis une bonne semaine.

Il y a huit jours d’ailleurs, la bourse a dévissé de 13% et les valeurs négatives restent à la une depuis des semaines.

Depuis dix ans, nous vivons une succession de temps historiques. Par le changement climatique, de plus en plus marqué et aux effets quotidiens, par les politiques menées à travers le monde, égrainées d'affaires de corruption, par les soulèvements citoyens qu’entraînent ces politiques, par les violences qui s'abattent sur ces soulèvements, par les conséquences sanitaires de la mondialisation...

Concurrence non-faussé et libre circulation qui disent, mais pas des valeurs citoyennes et des citoyens eux-mêmes, ou même des coopérations équitables, juste celle des investissements détaxés et des dividendes.

Gros plan sur des branches de lierre qui courent sur le bambou et un petit carillon musical à vent en tubes de métal

D'aucun avait prédit la chute imminente du système néo-libérale, et le virus qui nous vient de Chine pourrait nous faire croire que l'on y est. Mais c'est oublier comme cette idéologie est tout aussi mutagène que ce virus. Comme lorsque les gouvernements qui la suivent envisagent, en plein débordement des personnels soignants, de nationaliser tous les hôpitaux, tout en déversant une vague de d'informations et de décisions contradictoires avant d'annoncer l'imminence d'un état d'urgence sanitaire avec le renfort de l'armée...

Staline doit renifler d'où il repose.

Débloquer sans attendre des moyens exceptionnels pour assurer la transparence, le dépistage, l'accueil et les soins. Compenser immédiatement la destruction depuis trente ans des capacités de ce pays à assurer sa gouvernance et son indépendance en matière d'équipements, de personnels et de remèdes médicaux. Mettre en quarantaine, suivre, tester, analyser, rechercher, gérer la crise avec bon sens et humanité.

Tout ce à quoi nous sommes en droit de nous attendre dans un des pays les plus riches au monde en 2020 ne se produit pas exactement comme notre démocratie occidentale aux technologies avancées avec évidence le supposerait.

Derrière les feuilles d'un mandarinier en vue flou, leur ombre sur le mur blanc du balcon

Pour toute réponse au danger menaçant depuis trois mois, les citoyens ont d’abord fait face au déni de leurs dirigeants, puis à l'improvisation, suivi de l'opportunisme et bientôt à l'amputation de leur liberté fondamentale avec pertes d'acquis sociaux et répression à la clé. Voilà comment on soigne la fièvre grippale potentiellement létale dans mon pays, à coups d'amendes et de matraques pour lesquelles on déploie avec une facilité qui laisse confus les moyens d’une comptabilité que l'on refuse au dépistage, à l'augmentation des lits dans les services hospitaliers et des masques dont on pouvait prédire la pénurie dès 2017.

Être pourvu d'un cerveau de moineau aurait pourtant suffi à une telle clairvoyance. Et ce n'est vraiment pas gentil de ma part pour les moineaux, qu'ils m'en excusent.

C'est qu'en réalité, point naïf ne faut-il être.Car la stratégie qui se met en place, semblant d'abord être hésitante et désordonnée, se profile finalement maintenant avec clarté. Et je ne sais franchement si c'est un bien ou un mal. Mais il est certain que des dizaines de milliers de morts sont à venir, dans le cadre du processus de l'immunité de groupe qui s'engage, afin de lisser l'évolution de l'épidémie, ce qui allégera la masse de travail pour les soignants, mais expose délibérément nombre des plus fragiles d'entre nous.

Une fleur jaune et une branche de lierre tranche sur la blancheur en fond de la façade de l'immeuble

Le problème est notoirement politique. Exiger des personnes qu'elles fassent confiance en un gouvernement qui les a trahi à maintes reprises, et ce dès l'élection de son président, qui les a insulté, violenté, qui a brisé nombres de vies, craché sur les droits constitutionnels, est juste crétin. Et la crétinerie des gens à ne pas rester confinés est à la mesure du mépris dont ils sont l'objet. La politique devrait être au service de l'intérêt commun, au lieu de déchirer constamment le pays en deux, pour mieux servir et dissimuler les pilleurs de ses richesses.

Gros plan sur la géométrie de gris et de blanc du volet roulant en plastique

À quoi cela revient-il d'obliger les gens à rester chez soi quand ils sont majoritairement obligés d'aller travailler, et sans protection pour leur santé ? Ou quand d'autres n'ont pas de chez soi ? Tout en sachant que s'ils tombent malades, c'est un couloir qui les attend à l'hosto et dans le meilleur des cas un ticket avec un numéro. Parce que ceux-là même qui les somment de se confiner ont précipité leur précarité, ou la perte de leur emploi, ont diminué leurs revenus, réduit le parc du logement social, saccagé les droits du travail, financiarisé les services publics, et plus que tout écarté volontairement la menace de la pandémie bien qu'ils aient été alertés des mois à l'avance.

On est en train de vivre un Tchernobyl bis où nos dirigeants ont fanfaronné à l’envi que le virus s’arrêterait à nos frontières.

Sur le côté gauche et dans une ombre floue un portant de la porte fenêtre où est tiré un store en fin bambou, dehors et de l'autre côté, mise au point sur le mandarinier dans son pot sur le balcon et l'éclat blanc du mur où l'ombre de ses feuilles se projette

Moi qui n'ai jamais eu la situation et les moyens pour me projeter loin dans le futur, je n'ai jamais autant vécu au jour le jour. Ça n'est pas pour me déplaire, cependant je refuse d'être taxée d'irresponsable face à la situation qui nous tombe tous dessus. Que pouvais-je faire dès la fin janvier pour limiter la contamination dans mon quartier ? Depuis toujours, moi je me lave les mains quand je sors des toilettes publiques. J'appuie même sur la chasse d'eau avec mon pied... Et chez moi, outre le fait que j’enlève mes chaussures avant d’entrer, je change aussi de vêtements, et me lave les pieds. Parce que j'aime bien, ça rafraîchit, adoucit la plante, me donne une sensation de confort à laquelle je suis attachée.

Et combien d'autres choses qui ritualisent mon quotidien et ont la vocation d'embellir, de préserver, de réparer, de recycler, d'assainir, d'améliorer, de renforcer. Que ce soit mes objets, mon lieu de vie et d'activité, ou mon corps. Je crache à la figure de l'insulte au nom de tout ce que j'ai déjà choisi de faire, par responsabilité, qu'il faudrait collective, et non par compétition individuelle. C'est sans doute là que la subtilité de l'autonomie dont je me pourvois me fixe un statut indéfinissable, trop souple pour adhérer à des principes, trop invisible pour coller parfaitement à une étiquette.

Le sentez-vous qu' il y aura un avant et un après 17 mars ? Vous la sentez cette bizarrerie schizophrénique qui va nous enfermer ? Vous le voyez ce monde global divisé, de partout déréglé, dérégulé, et cette fuite de bon sens humain, et la brutalité de ce langage inversé, qui chacun à sa manière extermine tous nos repères ? Comme un 15 août en plein mois de mars ?

Dans le coin flou d'une fenêtre dont on devine l'encadrement et une voilure, vue sur les arbres en fleurs en bas de l'immeuble et une petite cabane en bois de l'aire de jeu de la garderie

Le 20 mars 2020 — Posté par corOllule dU cHamp Du pOirier dans Ma Ville