J'Habite Un Soupir


Un nuage entre les dents

Le bus devrait être là depuis sept minutes. J'ai fait quelques courses au supermarché, celui réputé le moins cher de la ville mais aussi à l'autre bout du quartier où j'habite. Du coup j'y suis restée quelques heures, à l'étage où sa cafeteria propose des boissons chaudes à un euro. J'y ai travaillé à trier des photos sur mon ordinateur, que je sers maintenant tout contre moi dans son sac trop grand, en comptant les secondes qui me séparent de cet abri bus trop petit pour la masse des usagers qui le fréquente - et à côté duquel relégué le frimas perle sur mon nez - de l'instant où je me calerai à l'avant du bus dans sa soufflerie nauséabonde et tiède.

Branche de prunier en fleurs dans un petit vase en verre

Ensuite ce sera cinq étages à monter, dans la pénombre ; je n'allume jamais. Officiellement j'habite au 4e, le bailleur trichant sur les mots en considérant le premier niveau comme un rez-de-chaussée. Il faudra qu'on m'explique comment on peut considérer un niveau comme étant au raz de la chaussée quand son sol est à deux mètres cinquante au dessus de cette dernière. Sauf bien sûr si c'est pour ne pas être obligé d'installer un ascenseur, comme la loi l'oblige à partir de cinq étages.

Bourgeons de fleurs au centre de fines feuilles disposées en étoile d'une plante verte

Dans le même temps ça m'arrange. Une telle contrainte au quotidien rebute les familles nombreuses - ce qui est compréhensible - quand elles viennent visiter un logement qui s'est libéré dans l'immeuble. Et autant être franche, moins de gamins, c'est moins de bruits. Ce qui en ce moment n'est pas le cas, puisque ce sont les vacances, et que tous les gamins sont dans la place. Cette immeuble ne devrait être loué que par des célibataires.

Encore que. Mon voisin du dessous est célibataire. Pour autant il ne se passe pas une journée sans que l'envie me prenne de lui faire avaler ses chaussures de sécurité avec lesquelles il fait le ménage à cinq heures de mat', ou bien sa chaîne Hi-fi sur laquelle il fait jouer le meilleur de ABBA tous les lundis soir. Ou encore sa télé devant laquelle il cacarde comme un dindon hilare.

Petites pousses fragiles dans le lit de billes d'argile d'un pot violet

Et puis cinq étages, ça fait les jambes. Tous les techniciens et les facteurs de passage chez moi ces dix dernières années sont arrivés sur mon seuil au bord de la crise d’apoplexie. Parfois, maintenant, j'arrive à les monter en courant, comme ce soir. Puis j'enlève mes chaussures sur le palier, j'ouvre la porte d'entrée et me glisse derrière le rideau qui la calfeutre des courants d'air de la cage d'escalier.

Je vais ranger mes chaussures dans le cellier, pose mon sac dans le salon, accroche mon manteau dans la penderie de la chambre bleue, reviens au salon baignant dans le rose du coucher du soleil, et là je reprends mon souffle. Quand je regarde sur le balcon depuis déjà des semaines maintenant, en fermant le volet de la porte-fenêtre, les fleurs qui bourgeonnent aux côtés du mandarinier et les graines qui éclosent partout dans le terreau de mes plantes, je me souviens qu'il y a encore deux ans, tout séchait et devenait marron en hiver.

Cette année, chaque pot a arboré sans interruption un généreux bouquet végétal d'un vert franc, une amorce suspendue de promesses florales ; une cinquième saison en arrêt sur image.

Deux jeunes feuilles vert tendre d'une petite pousse au pied d'un palmier d'intérieur

Sur le City park dernièrement refait, une horde de gamins hurlent le but qui vient d'être marqué. Un bus passe devant le gymnase. Un couple de tourterelles vole au dessus du toit. Et quand j'abaisse mes stores en bambou pour cacher le blanc déprimant du plastique du volet, j'entends un début de marathon s'engager au n°5. Le voisin est une catégorie de l'humanité que je rêve d'exclure à jamais de mon monde.

Pire que les membres de notre famille, que l'on ne choisit pas non plus mais avec lesquels on partage au moins une histoire, une origine, des souvenirs... le voisin - ou la voisine - sont des étrangers imposés par le contexte du logement, de son environnement, sa configuration, ses matériaux, et les critères arbitraires de solvabilité du bailleur. Ils ne vivent pas avec nous et pourtant, on peut tellement en savoir sur eux, sur leurs habitudes, leurs manies, leurs vices, leurs psychoses, leurs opinions politiques, leurs endettements, leurs faiblesses, leur vie sexuelle, leur santé, leurs difficultés de transit, leurs horaires de travail, leur régime alimentaire.

Minuscules doubles feuilles rondes entre les pierres du pot d'un petit cactus

Il suffit juste d'écouter, de regarder - truc de fou - par la fenêtre par exemple, ou de sentir l'air qui souffle le long de la façade. Et des bruits, des sons, des éclats de voix, des odeurs s'imposent, hérissent mes terminaisons nerveuses, perturbent mon sommeil, font tressauter mon muscle cardiaque, brouillent ma pensée, déconcentrent mon cerveau. C'est de cette façon que j'ai découvert le rituel d'une des locataires, qui consiste à faire un feu de sauge blanche sur le rebord de sa fenêtre ; à cause de mon nez chroniquement irrité et de mes yeux trop sensibles aux variations de lumière.

Un matin je sens une odeur de feu de bois trop proche pour ne pas être inquiétante, et j'aperçois un voile de fumée flouter les rayons déjà trop chauds du soleil de février. En panique, car mon immeuble n'est équipé d'aucun extincteur, ni de sortie de secours, et je le rappelle je suis au dernier étage, je cherche d'où vient l'incendie. Et me penchant malgré mon vertige par dessus la rambarde de mon balcon, je vois cette voisine ventiler des flammes jaunes partant d'un petit chaudron posé à la fenêtre de sa chambre, et je reconnais l'odeur de la sauge.

Ma voisine est une sorcière.

Branche de prunier en fleurs dans un petit vase en verre avec en fond et flou un Tillandsia et un lierre en pots

Quelle que soit son intention, d'assainir l'atmosphère de son appartement en cette période de l'année où les gastros s'éparpillent au moindre postillon partagé, ou peut-être de s'immuniser contre le coronavirus après l'arrivée de nouveaux locataires aux origines asiatiques, ou bien d'éloigner le mauvais œil de son logement habité avant elle par un suicidé, en fait je me fous bien de ses inquiétudes, ce qui me saisit c'est qu'en leurs noms elle est assez stupide pour risquer de foutre le feu à tout l'immeuble. Parce que c'est la même qui un été faisait un barbecue de saucisses dans sa cuisine. Dois-je le rappeler.

Bref, je demande le divorce, je veux que l'on me déshérite, j'exige la séparation de fait, l'arrêt de cette promiscuité, de ce lien imposé, du spectacle de cette pieuvre, aveugle et sourde qui m'est infligée et dont je ne sais rien et tout à la fois, qui ne sait et ne veut rien savoir de moi, qui me hait cordialement et à qui je le rends bien.

Dentelles de fins feuillages dans une jardinière et le faux jour d'un coucher de soleil laiteux

Évidemment recruter ses voisins sur dossier n'a pas plus de sens ni d'issue heureuse. Il en découle toujours le même malentendu, l'étroite obligation, la distance trop courte et au final la même nécessité, diantre, toujours le même désir, bordayl de meirde :: fuir, partir, déguerpir... déguerparfuitir !

Partir vers le nord en mars, et vers le sud en octobre. Partir où la terre se décline en des tons cramoisis, où prennent racine des persistants émeraudes, où l'écume de l'océan frise sur la dune, où la route s'enfonce dans les volutes brumeuses d'un torrent, où le soleil scintille sur l'olivine des porches en granite. S'exiler sur les départementales, franchir la première frontière, puis la seconde, s'orienter à l'envie et se poser où le désir s'éveille.

La quête du milieu acceptable est l'impatience de toute ma vie, l'errance ma vocation, le lieu idéal mon obsession.

Une falaise au bord de l'océan dans le creux d'une plage par temps de pluie arbore un granit caramel que couronne un manteau de verdure sous une plantée de pins maritimes où l'on devine les ardoises d'un manoir breton Empreintes de pas dans le sable blond autour du rocher central de Trégana, plage du Finistère Retour sur la jardinière bombée de lierres, de trèfles et de repousses de vivaces dans une lumière veloutée de bleue parme et de lens flare rosés

Le 07 mars 2020 — Posté par corOllule dU cHamp Du pOirier dans Mon Appartement