Qui n'ont de la fête que le nom. De la magie, que le vague souvenir d'enfance. Du sens, que celui du va et vient de la carte bleue. Du plaisir, que celui de l'excès, comme une vengeance. Du partage, que celui de se plier à la norme."/>

J'Habite Un Soupir


Le monopole de la richesse

C'est la période de l'année que j'exècre.
Les "Fêtes".
Qui n'ont de la fête que le nom. De la magie, que le vague souvenir d'enfance. Du sens, que celui du va et vient de la carte bleue. Du plaisir, que celui de l'excès, comme une vengeance. Du partage, que celui de se plier à la norme.

Puisqu'il ne s'agit que de consommer et que le majorité d'entre nous refuse de s'y soustraire, les injonctions à l'endettement débutant désormais dès la mi-octobre, invitant au remplissement en continu des rues piétonnes et des zoos commerciaux, jusqu'à la saturation stroboscopique de guirlandes électriques, tout m'oblige à être témoin durant de longues semaines, chaque fin d'année, de cet empressement hystérique général.

Impossible d'échapper à la contemplation consternée de cette anxiété boursouflurante et proportionnelle aux limites de leur pouvoir d'achat, à cette fièvre acheteuse, cette pandémie de la dépense qui crispe les visages, énerve, agace, exaspère, bouscule et pousse les gamins à hurler leur désespoir dégoulinant de morve au nez aux coins de chaque rayon de jouets.

Issue d'une famille adventiste, d'un père pasteur, enfant de parents divorcés, je n'ai jamais cru au Père Noël. À la maison, les guirlandes étaient posées sur le buffet, point de sapin dans notre foyer. Le soir du 24, on partageait un repas avec au dessert une bûche maison à la crème de marron façon "Gâteau de Famille" Thé Brun. Pas de moment sacré.

Un cadeau par gamine, parfois un gros partagé avec mes sœurs, vite déballé pendant que les adultes sirotaient leur mousseux bon marché, puis étalé sur le tapis blanc à poils longs du salon. Une poupée Tinnie qui "boit son biberon, fait pipi et pleure de vraie larmes", ou une paire de téléphones en bakélite, ou un coffret de Caran d'Ache, ou la boîte Lego n°40 avec le set n°263 de la cuisine toute jaune, ou un Spirograph, et même une année un orgue électronique...

La soirée s'étirait ensuite devant le programme spécial à la télé, souvent une série de cartoons avant un film de Charlie Chaplin ou un classique américain en noir et blanc avec Marilyn, ou bien Le Roi et L'Oiseau.

Une fois adulte, je n'ai jamais songé à participer à ce rituel de consommation ostentatoire et irresponsable. J'avoue avoir acheté à une époque des boules et des guirlandes pour décorer la boutique de téléphonie où je travaillais, sans qu'aucune consigne m'ait été donnée au préalable. Ce qui m'a été reproché.

J'ai alors récupéré l'ensemble du forfait, mais m'en suis servi seulement des années plus tard, sur un sapin en plastique acheté sur un coup de tête. Touchée subitement par l'illusion sans doute de réussir ainsi à me sentir heureuse, comme les gens semblaient l'être autour de moi. Espoir fugace qui s'étiola rapidement et m'invita à donner mon sapin en pétrole à Emmaüs.

La brutalité de cette compétition rituelle relative à la force financière de chacun.e m'exaspère. Celleux qui se défendront en évoquant l'absence de choix ou la prétendue jubilation de faire plaisir, ou encore à l'obligation oblitérée de fait d'avoir des enfants et des petits-enfants, tous ces hypocrites atermoiements ajoutent à mon écœurement.

Car enfin c'est justement l'avenir de ces dernières générations dont il est pourtant question ! Et que leurs géniteurs éludent en un battement de cils, en invoquant une contrainte imposée, sans mesurer - comment est-ce possible encore aujourd'hui avec tous les cris d'alarme sur l'état de la planète qui nous parviennent en permanence - toutes les catastrophes et les conditions de vie inédites que leurs descendances vont devoir affronter.

Comment à l'aube de 2020 peut-on encore à la fin décembre - quand le Jour du dépassement est passé du 31 du même mois au 29 juillet en moins de quarante ans - ne penser qu'au plan de table qui épatera les cousins au réveillon du 24, la robe à paillettes qui fera baver les copains au réveillon du 31, le vin aux sulfites et le pâté d'oiseaux gavés qui fera baver les voisins jusqu'à la galette des rois ? Comment ne toujours pas se demander après la disparition de tant d'espèces, du déséquilibre que l'on constate chaque jour désormais de la biodiversité et du climat, à l'aube de l'extinction de notre monde, en quoi consiste la véritable richesse ?

Par un hasard extraordinaire, mettons que je gagne au Loto dix millions d'euros. Une somme si confortable qu'elle me mettrait à l'abri jusqu'à la fin de ma vie et de mes sept réincarnations suivantes, même en en redistribuant une partie autour de moi.

Une telle capacité financière doit indubitablement transformer. Cela modifierait fatalement le regard que je porte sur les choses et sur les gens.

Jusque dans le corps, j'imagine que cela changerait la diagonale de mon regard, mais aussi le lancer de ma démarche, teinterait différemment le biais de mon sourire, le rythme de ma parole, peut-être même le timbre de ma voix, tellement l'assurance du lendemain me serait garantie. Pas celle contre les maladies et les tsunamis, mais bien celle de m'en protéger, de m'en préserver, dans des proportions que je pense mal concevoir de là où je me tiens aujourd'hui.

Bien sûr la richesse ne rend pas bullet proof, mais elle enrobe dans des passages qui le sont. La richesse consiste actuellement à jouir du privilège de la liberté de mouvement, qui ne procure pas le bonheur, certes, mais simplement la jouissance de se mouvoir librement. Être riche, c'est être en capacité de se déplacer à travers le monde, n'importe quand, dans des conditions de confort absolu, sans frôler le monde. C'est exister en dehors du monde.

Être riche, n'est-ce pas fondamentalement se sentir protégé, assuré, rassuré, et donc libre ?
N'est-ce pas là le vrai besoin d'un être vivant ?

Si ma vie était subitement coupée en deux en m'extrayant de ma pauvreté pour me projeter à l'autre bout du spectre, celui des choix ouverts, des multiples possibles et des questions futiles parce que l'essentiel sera toujours pourvu - du moins jusqu'à ce que ce monde régit par l'économie financière s'écroule - à n'en pas douter une détente immédiate et fulgurante décocherait mon sternum. Peut-être avant d'angoisser à nouveau, peut-être mille fois plus, simplement à l'idée de perdre ce que sur un coup de chance le sort m'aura offert.

Quelle que soit la finesse de ma prise de conscience de toutes les différences induites subitement, peut-être que je me mettrais à marcher plus lentement, à regarder vraiment, longtemps, à écarquiller ma curiosité sur tout, juste pour m'offrir de me poser là un instant, à goûter la fibre essentielle du temps, d'un trait de lumière, d'une nappe mélodieuse. Peut-être est-ce là un pouvoir fabuleux qu'il ne faut surtout pas étendre en dehors de quelques individus privilégiés ? De savoir regarder, voir, comprendre et librement choisir. Mais quel intérêt de le faire dans un monde qui part en lambeaux ?

Lourde d'un compte en banque garni en millions, évidemment que tout mon corps changerait d'équilibre, de répartition des poids, que mes yeux sans cesse régalés de beauté brute, mes narines flattées de parfums subtils, mes oreilles baignées de silence, mes papilles infiniment rassasiés, ma peau lustrée par le feutre des passages réservés, mon inspiration irradiée du spectacle prestigieux de la nature, de l'art, du voyage... que je me foutrais bien des motifs fancy de ma vaisselle ou de la couleur vintage de mon dernier pull.

Qui sait, j'aurais certainement la folie d'exiger un sens politique pour chacun de mes choix, et même d'acheter et de lire des livres ! Imaginez... lire, discuter, entendre, jusqu'à comprendre le fondement des mécanismes dont j'étais avant le jouet.

On en revient à Noël. Mais un Noël toute l'année.
Aucun rapport avec les trois ouvertures des commerces le dimanche en décembre.

Si j'avais quelques millions en poche, le calcul serait vite fait. Quelques tee-shirts, un pantalon, cinq culottes, une brosse à dent, et le reste à choisir sur place. Ma chair en mousse frétillerait, mon cerveau exploserait de la joie de m'échapper enfin, de prendre la distance, au sens littéral, de tirer un trait, mes pieds danseraient sous des lunes entières, mes jambes gigoteraient de sérénité, mes bras ne pèseraient plus que le poids de mes bagages légers.

Elle est là, la liberté, la joie, et les privilèges qui vont avec, au fond d'un sac rempli de l'essentiel. Et c'est une angoisse abêtissante, c'est la peur du pire qui m'en prive, quand le pire se dirige droit sur nous.

Le 22 décembre 2019 — Posté par corOllule dU cHamp Du pOirier dans Ma Ville