J'Habite Un Soupir


Les baskets de Marie-Antoinette

Partout où mon regard se pose, je bute sur mon anachronisme.

La photographie, je l'ai abordée avec un reflex argentique et des Ilford Delta 3200, pellicules noir et blanc ultra-sensibles, pour n'avoir jamais à me servir du flash, peu importe au final la grosseur du grain. J'aimais ouvrir en grand mon diaphragme pour souligner mon sujet, forcer ses détails, l'enrober de flou, ce dont on me faisait systématiquement le reproche à l'époque. Ceci avant que la mode impose partout, en couverture des magazines, en illustration, en publicité, mais dix ans plus tard, le photo blurring.

J'ai vendu des téléphones portables à la fin du XXe siècle dans une petite ville de province à des gens qui ne voyaient aucune utilité à dépenser autant d'argent dans un talkie-walkie à portée internationale. Aujourd'hui partout dans la rues, les trains, les bus, les cafés, même en marchant dans la rue - ce qui a le don de me sortir de mes gonds - les têtes sont penchées sur un écran de 6,2 pouces sans bords, les oreilles branchées à sa sortie mini-jack, et plus rien n'entre dans leur champ de vision du décor, si ce n'est peut-être leurs pieds. Et encore.

J'ai arpenté durant des années une très grande ville sur un engin réformé de La Poste, jaune pissenlit, à pédales, avec ses dix kilos d'acier, son éclairage à la dynamo et son énorme porte-bagage-avant en tubes. Ça, quand le prêt de vélo était encore municipal et gratuit, sans liste d'attente et sans version électrique. Et que la couleur admise pour ce type de véhicules ne dépassait pas le bleu, le gris ou le bordeaux.

Aujourd'hui le look le plus intégré de la circulation douce impose un modèle équipé par défaut du déjà cité porte-bagage-avant en tube, ou du panier, ou de la cagette, le tout peint dans des tons vieillis de beige doré, de rose trémière ou de vert façon Dauphine 1958.

J'ai créé en 2006 mon premier blog pour diffuser mes travaux photos argentiques sur une plateforme française, dont le code de programmation était alors entièrement personnalisable, et le thème pas encore parasité par de la publicité.

Quand la moitié de la population de ce pays possédait à peine une adresse e-mail et ignorait ce qu'était un client de messagerie. Lorsque je donnais ma carte de visite, j'étais assurée que le destinataire n'était pas en capacité de taper l'adresse de mon site dans son navigateur.

Aujourd'hui, toute démarche administrative impose un compte en ligne, une adresse e-mail et un numéro de portable.

La recherche d'emploi, pour ne parler que d'elle, suppose de construire sa vitrine virtuelle et de tisser sa toile sur les réseaux. Ne pas être inscrit.e sur Instagram ou LinkedIn relève du manquement aux devoirs du demandeur, la faute de parcours dans le plan de retour à l'emploi. Diffuser une vidéo montée devient le must incontournable, pour vendre ses compétences comme on le ferait d'une marque, avec l'accroche, le design dans les tons du moment et le sourire d'un arracheur de dent.

Nous sommes désormais des millions à poster sur les réseaux nos bobines, nos routines, nos tergiversations et nos collections de déboires en stories-blabla-vlog.

Il y a plus de sept ans, j'arrête de manger tous les produits animaux et ceux contenant du gluten, et pour le coup je dois apprendre à tout cuisiner autrement.

En librairie, le genre de bouquins de recettes qui dominait alors tournait principalement autour de la verrine ou de l'apéro dînatoire. Quand personne, dans les coffee-lunch aux peintures encore fraîches et les bars à soupes qui fleurissaient dans les grands centre villes, n'avait déjà entendu le mot "Vegan".

Et où dans le pays en général, trouver à manger dehors ne serait-ce qu'une salade sans viande, sans fromage et sans croûtons relevait du parcours initiatique.

L'impression me poursuit donc d'être toujours à côté des choses, toujours trop tôt, toujours à distance anticipée, à l'avant ou sur le côté. C'est selon. Parfois les deux.

Lorsque je suis allée à Londres chercher un job six ans avant les jeux olympiques, j'étais dans une intervalle à la fois trop en retard par rapport au contexte social dans ce pays - la faute aux médias qui nous abreuvent de légendes personnelles tout à fait tronquées sur les expatrié.es - et aussi trop en avance au regard des compétences qui me manquaient pour travailler de manière autonome grâce aux outils numériques comme je le prévoyais.

La question des moyens aussi, évidemment, me plante depuis l'origine en dehors du sillon. Ils font toujours défaut quand une opportunité, un temps, une compétence arrive à maturité, et suffisent à peine quand ils s'étoffent exceptionnellement, pour seulement parer à l'urgence d'un déménagement, d'une panne de lave-linge ou d'ordinateur.

Du reste je crois avoir passé ma vie dans l'urgence.

Celle de trouver un logement pour à vingt ans juste foutre le camp de chez ma mère, celle de trouver un travail juste pour ne pas me retrouver sans logement, celle de trouver à faire n'importe quoi juste pour ne pas devoir retourner chez ma mère, celle de changer de logement pour ne pas juste finir grignotée par le moisi au milieu des termites.

Le seul luxe que je ne me suis jamais offert, quand l'occasion s'est présentée, sans autre envie que celle de répondre à une envie, sans autre projet que de voir, sentir et contempler, ça a été d'aller à Tokyo. Et depuis, cette ville où je n'ai jamais eu aucun emploi, aucun logement, aucune urgence, a laissé en moi le manque au cœur que creuse un amour d'été.

Bon. Faisons une liste...

Sachant que la population nipponne est plus que vieillissante, que leur économie frôle la récession, que leur immigration est si faible qu'elle ne suffira jamais à couvrir leurs besoins imminents en main d'œuvre. Si, avec une forte autonomie et capacité d'apprentissage, un bon niveau d'anglais mais la connaissance que d'une dizaine de mots japonais, et en comptabilisant bientôt un demi siècle...

À ce stade de l'aventure donc, si je plonge dans une nouvelle urgence, si je repasse la ligne, de cet autre côté où on se défait de tout et tout est à refaire... J'ai en quelque sorte de la famille à Tokyo mais... elle-même est en bordure de la galère. Si...

Rejoindre leur latitude ferait-il de moi une audacieuse winneuse du 22e siècle ? Où, sur le fil de la tendance, désormais me retrouverais-je ? Encore en avance... ? En décalé rétrogradé ? En retrait un peu devant sur le côté ?

De quelles catégories relèvent ces "Si" qui me laisseraient entrevoir les trente années qui me restent à vivre autrement que semblables aux quarante précédentes ?

Le 23 novembre 2019 — Posté par corOllule dU cHamp Du pOirier dans Parenthèses