J'Habite Un Soupir


Triturbulations du bonnet

Six mois sans exercice physique, sans bouger un orteil. C'est que plusieurs semaines de sinusite, ça refroidit. Voilà ce que j'ai gagné en allant nager en plein janvier à la piscine de mon quartier.

Sur un plancher en bois sont éparpillés un bonnet en silicone noir, une paire de lunettes de plongée violette, un pince nez et un sac à dos en toile blanc cassé qui se ferme avec une corde en coton avec imprimé dessus le pochoir d'un poisson noir

La piscine n’ouvre plus que quelques heures par jour, alors évidemment le chauffage est coupé entre deux créneaux. C’est comme ça que j'ai attrapé froid, par les oreilles. Sachant la chaleur qu'il fait en principe à l'intérieur des piscines, et l'obligation de porter un bonnet de bain, je ne pensais vraiment pas prendre le risque d'un tel désagrément. Juste celui, éminemment inhérent au port d'un bonnet en caoutchouc, d’un cerveau totalement comprimé.

J'ai horreur de porter ce genre de bonnet. Et j’ai horreur de nager avec ce qui isole ma tête de l'élément dans lequel le reste de mon corps baigne. Pour la même raison, j'ai la préférence du bain sans maillot. C’est surtout que mes cheveux étant anarchistes à tendance fortement ébouriffés, ça oblige de les rassembler en chignon, puis de les plaquer d'une main, tout en attrapant de l'autre chaque mèche trop courte pour être prise dans mon élastique et qui borde le front, les tempes et la nuque, et de réussir à enfermer tout ça dans un dé à coudre.

Du coup, sur la dernière heure d'ouverture - temps de moindre affluence qui a ma préférence - un bon quart d'heure passe avant que je ne sois prête à tremper un pâle et frileux orteil. Forcément, à ce stade mon humeur est déjà passablement assombrie. C’est que dix minutes à triturer mon cuir chevelu devant un miroir en frisant le casse-tête, cinq autres à tenter de rétablir la forme initiale de mon visage lifté en biais par le bonnet, le tout en soliloquant une guirlande de mots fleuris, ça met dans une toute relative condition pour un moment de détente dans un espace entièrement carrelé de blanc crème rayé d'anthracite.

Ce qui m'extorque un pas vers le grand bain, c'est le souvenir de mes douleurs de dos, de jambes et de cervicales. Donc, quand au jugé de la pulpe de mes doigts mon crâne semble enfin étanche, j'inspire un grand coup en quittant mon reflet et me dirige droit vers le brouhaha des pieds qui battent la surface de l'eau. Ruisselante de la douche *obligatoire*, chacun de mes pieds clipsé à une tong pour éviter à mes orteils de s'emmêler dans des cheveux jonchant sur le sol comme des anguilles, je passe l'eau tièdasse du pédiluve *obligatoire* et rejoins le bord du bassin.

Calée contre un pli du sac en toile la paire de lunettes de plongée et ses verres de plastique fumé

Assise à côté de l'escalier, là où la profondeur est de quelques dizaines de centimètres, je chausse mes lunettes de plongée et effleure de ma voûte plantaire l'eau qui, plus fraîche que confortable, ne réserve pas au nouvel arrivant un accueil très chaleureux. Quoique la somme des efforts pour arriver à son seuil pourrait, si j'y réfléchissais bien, légitimement me faire rebrousser chemin, je prends le parti de m'infliger toutes les autres étapes.

Ne regardant plus à la dépense, balafrée d'un rictus montrant mes dents, les yeux plissés, le front plié en deux, les épaules crispées, mes omoplates tentent de se refermer sur elles-mêmes, comme le ferait en cape une paire d'ailes. Je descends lentement les marches, cramponnée à ma résolution, comptant chaque millimètre cube de la substance frigorifique qui, petit à petit, m'enrobe jusqu'à la taille et, comme pour me féliciter amicalement de ma persévérance, inonde mes narines de son parfum chloré.

Arrivée à ce palier d'accoutumance, je vise le centre du bassin, là où je n'ai plus pied, mes jambes pourfendant le liquide comme le premier homme a marché sur la Lune. Toute à ma progression astrale et à l'imminence de mon flottement à l'horizontal, j'accélère le ralenti de ma marche pour tenter de me réchauffer, j’appuie sur les ventouses de mes lunettes et cale minutieusement mon pince-nez.

Là, tête sous l'eau à l'expiration, je nage, enfin, de la buée plein les carreaux à l'inspiration.

Posés sur le plancher en bois le bonnet en silicone, la paire de lunettes et la boîte du pince nez qui ensemble forment la tête d'un monstre amphibien improbable

À ce stade de ma séance de sport aquatique, me voici les sourcils arrachés du globe oculaire, les yeux écartelés dans une brume perlée, les narines écrasées virant au violet, et les pommettes repulpées par deux membranes en plastique. Contrariétés oto-rhino-laryngologiques que surplombe un bonnet cloquant sur mon crâne... duquel je n'ai jamais su s'il était plus seyant de laisser dedans ou dehors les oreilles.

Tout à la réalisation de mon défi hivernal, exécutant mes longueurs envers et contre tout frisson depuis presque vingt minutes au milieu d'une masse d'usagers à tête d'épingle, soudain je vois qu'en viennent aux mains deux nageurs manifestement en désaccord brutal sur la manière de partager l'espace. Au vacarme de leurs échanges de compliments relatifs à leur lacune respective, je démissionne du projet et m'extirpe promptement du bassin, bégayant, grelottant, secouée de tremblements dont je n'ai pas su distinguer la part induite par la froideur de l'eau de celle m'infligeant ce spectacle de bêtise vulgaire.

Ainsi ce matin là, coiffée d'une cloche en silicone annexée de quelques appendices, telle une sorte de spécimen muté d'un gène papilionacé, posant les mains sur la surface de l'eau comme pour mieux la contenir, avant de glisser dès que je perdis pied dans le bouillon d'une brasse coulée, j'ai pris froid.

Reste de cette tribulation hivernale l'expérience d'un mois de mal de crâne et de nez bouché. Et une carte de piscine neuve pleine de 50 points.

Mais depuis je vais beaucoup mieux. Je ne prends froid qu'à l'automne, dans ma cuisine et par les pieds. Quand il commence à faire bien frais dans mon hlm et que j'attends en grelottant la date départementale de l'allumage du chauffage central.

Un sol de cuisine carrelé de petits carreaux d'un camaïeu beige, caramel et blanc crème sur lequel en bord cadre on devine d'un côté deux tapis de coton tissé à plat couleur blanc crème avec des rayures brunes et bleu turquoise ou beige, et de l'autre les pieds d'un tabouret et d'une desserte dépliée où sont rangés dans le bas un couvercle en inox, corbeilles en osier et en bambou

Le 09 octobre 2017 — Posté par corOllule dU cHamp Du pOirier dans Ma Ville