J'Habite Un Soupir


Dimanche d'eau blanche

Le ciel est aussi blanc qu'une porte de frigo. Le vent secoue le volet roulant légèrement abaissé, comme autant de spasmes torsaderaient une colonne vertébrale transie par le froid. Le voile rouge, que j'ai attaché au bas du volet en guise de store, se trémousse, se soulève, vibre, flotte et tremble à la verticale, s'érigeant par vagues en drapeau, attestant de ma conquête du balcon, s'arrogeant la fonction du signe belliqueux de mon lien au lieu.

Une fleur bleu pâle nervurée de bleu marine et un bouton plus loin, ses feuilles sont divisées en lanières pointues comme des aiguilles et ses pétales forment une base en corolle que surplombent un groupe de pistils vert foncé cerné par un bouquet de pétales

La luminosité ne donne aucune indication de l'heure qu'il est. Seule la voisine du 8 trahit le moment des repas qui approchent, portant la voix à travers plafonds, murs et planchers, comme un adjudant réveille ses troupes à l'aube avant le combat, en jurant, beuglant, éructant ici sa névrose au visage de ses deux gamins.

Tous les jours les mêmes drames aux mêmes moments. Cette habitude du conflit obligatoire toujours pour les mêmes raisons doit servir de repères chronologiques. Ou bien seulement justifier l'existence des cordes vocales...

Sur le fond d'une rambarde occultée par du bambou et dépassant d'une jardinière mauve les tiges d'un lierre rouge foncé aux nervures jaune vert

Je pose la question.

Tandis que ma lapine mastique du brocoli qui craque sous ses molaires, une porte claque. Encore la voisine. Le robinet coule dans ma cuisine. Je vais regarder à la fenêtre les arbres brassés par les bourrasques, s'embrassant les uns les autres, mêlant feuilles et branches, ballottés par un bazar de vents contraires.

Une voiture blanche passe.

C'est un jour où le désarroi des gens se mesure aux temps calmes, plus longs et nombreux qu'à l'accoutumé. Jour chômé, jour du seigneur, jour d'été mais temps d'automne. Jour blanc comme une baignoire, dur et froid. Jour non-ouvré, où tout est fermé. Jour où la pluie annoncée ne brasse que poussières et volets.

Jour où la télé reste l'indéboulonnable divertissement assuré.

Sur un plaid en microfibre beige clair une lapine hermine tend sa tête vers une main qui du bout des doigts la caresse entre les oreilles

Chez moi, il n'y en a pas. De télé. Je lis, je regarde films et séries, entre deux grattouilles d'oreilles de bestiole à fourrure.

Pas de canapé non plus, mais un canapouf, un futon de laine posé au sol et garni de coussins. Je vis par terre, à la japonaise.

Les tapis sont l'alpha et l'oméga du confort de mon salon.

Tour à tour carré où je pose ma mini table pour travailler sur mon ordinateur, faire mes comptes ou bien manger, triangle où je couds, rectangle où je m'étire de quelques postures de yoga, cercle de jeu pour une lapine obsédée par la chasse au Raymond, sa peluche.

Vue de face dans une boîte de transport habillée de tissus en microfibre vert anis dépassent la tête d'une lapine hermine et celle gris foncé de sa peluche Raymond

Ou bien encore bande latérale et aléatoire où je m'allonge pour faire le cadavre.

La fatigue fond sur mes paupières. La lumière blanche aplatit les angles, aggrave les contrastes, épuise le moral.

Le ciel est de plomb mais rien n'en tombe.

Sur un plancher en bois sont disposés dans tous les sens un tapis rond vert anis, un tapis mauve sur lequel est posé un coussin beige et un tapis gris Au plafond où se reflète un pâle rayon de soleil est suspendu un abat-jour en boule de papier crème au motif végétal de couleur brune qui rappelle les stores en bois accrochés à une porte-fenêtre

Le 31 aout 2017 — Posté par corOllule dU cHamp Du pOirier dans Mon Appartement