Poil de boue


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Accepter la disparition, la fin, l'arrêt, c'est presque facile. Tout disparaît, s'éteint, s'arrête un jour ou l'autre. C'est une chose que l'on apprend assez vite dans la vie. D'autant plus quand on a le souci du détail et le goût pour la perfection. Mais accepter que la perte n'en finisse pas, qu'elle soit difficile, douloureuse, injuste.



Quand tout fout le camp en même temps, quand le monde s'étiole, que les experts annoncent la catastrophe pour dans douze ans, que plus rien n'a de sens, que les mots sont usés jusqu'à l'os pour leur faire dire leur exact contraire, qui est un mensonge, que le proto-fascisme s'étend avant qu'on ai eu le temps de dire ah bon, c'est pour de vrai, et que demain il faudra racheter des oeufs, parce que "la vie continue"...



Quelle couleur est à la rescousse du désarroi pour réussir à enrober chaque nouveau jour de la nécessité de continuer ?

Celle de l'onde, de la fumée, de la suie, de la cendre ? Pour faire que seul l'instant compte, ne ressentir que la minute, s'enraciner dans la seconde et ne décider qu'à partir d'elle. S'enfoncer jusqu'à la tête dans la gadoue, quitte à figer. Écarter les doigts et laisser la douceur de la glaise glisser entre, respirer la terre par les pores. Manger son chagrin et rêver de reprendre sa marche.

Effleurer l'espoir de partir, pouf, de s'éparpiller façon puzzle. Avec pour bagage le seul besoin, le devoir, de résister. Et puis finir par se suicider aux particules de Maillard.



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En attendant Tokyo


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

À la descente du train, j'ai beaucoup de temps devant moi avant le décollage. Je connais peu Paris mais je sais que les quartiers où je pourrais aimer me balader sont au moins à quinze stations de métro d'ici, avec un changement. J'ai du temps, mais pas suffisamment pour faire de cette escale un moment à part entière, en ce tout début de mois d'avril, de flâneries et de découvertes dans les rues de la capitale.



Je sors alors de la gare à la recherche d'un café. Je préfère attendre dans la ville, me poser quelque part et contempler le va-et-vient des autochtones, plutôt que de errer dans la vastitude du Terminal 2E à Charles de Gaulle. Surtout sans avoir aucun argent à dépenser dans les boutiques et sans autre distraction que celles déjà épuisées dans le train.

Parcourir une distance se résume finalement à l'attente durant la traversée. Passage plus ou moins long selon la distance à parcourir. Le train ayant dénaturé la panorama qu'il avait lui-même inventé, augmentant toujours plus sa vitesse et le nombre de tunnels, il ne demeure guère désormais que le vélo pour vivre la véritable expérience du voyage.



Reste également l'attente avant le voyage, pour frémir du plaisir de l'évasion, celle durant les préparatifs, celle de l'anticipation et de l'imagination... Après elle, c'est presque déjà trop tard.

Mais attendre dans ce tube qu'est le train aujourd'hui est d'un ennui sans nom. Et l'idée de finir déjà cette journée sur une banquette encore inconfortable, avec pour toute occupation mon portable connecté au wifi gratuit de l'aéroport, avant de monter dans un second tube doté cette fois d'une paire d'ailes, tout à fait lasse après l'épreuve des contrôles de sécurité, me déprime d'avance.

C'est du reste assez humiliant de voir au loin les passagers de la première classe contourner toutes les files d'attente. Être riche lave apparemment de tout soupçon et offre le privilège de ne pas devoir enlever manteau, ceinture et chaussures avant de passer sous le pont du scanner, les doigts agrippés au pantalon et l'oeil rivé aux bacs remplis des effets personnels qui s'agglutinent en tas de l'autre côté du comptoir.

Et puis je refuse de ruiner mon énergie, avant même d'être montée dans l'avion, que je réserve à l'épreuve des douze heures de vol. J'ai besoin d'une pause au milieu de l'attente. Autant profiter de cette virgule du parcours, cette sorte de sas à Montparnasse, pour fractionner la durée. Ne serait-ce que pour répondre aux besoins naturels.



J'ai envie de faire pipi. Et j’ai un peu faim. Mais j’ai surtout besoin de réveiller mon corps engourdi par le train. Mes yeux et mon cerveau sont abrutis par tout ce temps passé dans un espace confiné où le bruit du moteur, la climatisation et la lumière artificielle dominent.

J'ai bien tenté de dégourdir mes jambes dans l’allée centrale, mais elle était tellement encombrée de bagages que ça s'est vite résumé à un exercice d’équilibre passablement périlleux.

Inévitablement je me suis retrouvée ballottée dans les courbes que le train négociait à grande vitesse. Perdant mon centre de gravité, passant d'un virage à un autre, oscillant d'une oblique à une autre, évitant de justesse la chute en agrippant chaque tête de siège, je crois que j'ai arraché au passage quelques mèches de cheveux.



Marcher sans but sur le macadam est à présent ma meilleure option pour oxygéner mes artères et mes synapses. Au hasard du relief des façades, je me dirige donc sur le boulevard, le nez en l'air, vers un petit carrefour dégagé.

Le goudron des trottoirs est encore humide du passage des engins de nettoyage municipaux, infusant une odeur d’huile de vidange et de poubelles éventrées. Les femmes font résonner leurs talons si violemment que je m'attends à chaque instant à les entendre se briser. Les hommes se hâtent tout autant, pour certains les joues encore rouge du feu du rasoir.

Tous regardent droit devant eux, tous me laissent derrière eux.


Visage fermé, sourcils froncés, lèvres serrées, le corps tendu vers le pas suivant qui les rapproche chaque seconde un peu plus de leur destination, leur allure trahit comme une aversion à être dehors. Davantage fébriles que seulement pressées, ma lenteur dissipée les contrarie, leur faisant l'aveu que j’échappe à leurs communes contraintes.

Soufflant, reniflant, fumant dans le col remonté de leurs manteaux froissés, le troupeau se livre à une âpre bataille pour le plus court chemin, mu par une urgence, pour l’issue vers un endroit où s’abriter, et comme si leur intelligence à s’orienter le plus efficacement possible mettait leur vie en jeu.



Des petits nuages blancs s’échappent de leurs narines, bouquets de vapeur éphémères sentant le café bon marché ou le tabac froid. Lorsque, piétinant leurs pieds gelés, tous se retrouvent nassés à un carrefour leur refusant par le rouge la priorité, un orgueil démesuré les empare soudain, leur dignité, leur intégrité, leur liberté même les mettant en demeure de s’insurger.

Et en leurs noms, les voilà démontrant leur supériorité ultime sur le badaud du dimanche en bravant le bus qui déboîte, l’auto-entrepreneur à vélo qui glisse sur une flaque et le taxi qui accélère à la vue d’un piéton hors des clous.



Je laisse cette furie se déliter autour de moi. Je brûle luxueusement mon temps à chaque passage piéton, attendant avant chaque traversée que le petit bonhomme soit vert. Je cherche la devanture d'un bistrot. Les voitures redémarrent en trombe.

J'aperçois une terrasse et quelques grosses jardinières garnis de bambous sous un large store baissé. Je choisis une table tout contre la lampe chauffante et commande un thé rouge.



Il fait frais. Le ciel indécis diffuse un éclat de soleil percé d'un vent maussade. Le serveur revient avec sur son plateau une petite théière noire et une tasse en verre. Je sors de mon sac un paquet de chocolat cru aux amandes. J'ai une envie de croissant au beurre...

Je souris au vide. Le bruit s'atténue. Le monde qui passe devant le café se fait moins dense. L'heure d'embauche s'éloignant sans doute, ou bien celle de la pause cigarette s'approchant.



J'écoute.

La ville gonfle, traîne, s'effrite et s'agglomère. Je la regarde mais je suis déjà partie. Mon ventre rigole, il jubile à l’idée de s'envoler dans moins de cinq heures pour l’autre bout du monde, à neuf mille sept cents kilomètres, au delà de ma simple perception de l'espace, si loin de ces teints gris et de ces mines aigries.



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