Mourir de rire


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

C'est lui que j'ai entendu le premier, le voisin du dessous. À peine deux jours après mon emménagement, en fin d'après-midi, j'entends soudain de la musique de variétés jouée depuis mon plancher. C'est sans doute la seule fois de ma vie que je n'ai pas hésité une seule seconde avant d'aller réclamer à un voisin qu'il tienne compte de ma présence.



Je suis descendue par l'escalier, j'ai frappé, un peu attendu, puis la porte s'est ouverte sur un homme plus petit que moi, chauve, bien enrobé, portant lunettes métalliques sur un visage insignifiant, au regard vide et à la voix extrêmement fluette. Je me suis alors légèrement détendue, j'ai même souri, et je me suis présentée avant de lui demander poliment de baisser le volume de sa chaîne. Il n'a pas rechigné, s'est même excusé.

Le lendemain, cependant, à la même heure, je devais déjà redescendre, cette fois excédée, pour taper lourdement à sa porte. J'étais tellement en colère que je n'ai d'abord pas dit un mot. Mes jambes tremblaient. Je venais de passer dix ans dans une très grande ville à subir les nuisances multiples d'un voisinage odieux, témoin malgré moi de la détresse sociale, de violences conjugales, d'abus de confiance, de maltraitance, de bagarres de rue, d'incivilités de toutes sortes. J'avais tout juste réussi à m'extirper de ce passage, et je réalisais que, finalement, rien n'allait jamais cessé.



Face à ce nouveau voisin, et à l'avenir qui se profilait comme identique au passé, le souffle coupé, je réitérai en balbutiant ma demande de respect, et contre toute attente, je n'eus plus à intervenir. Ce qui pour autant n'en a pas moins contredit mon pressentiment.

Car très vite après la réussite de cette entente à l'amiable, le bruit que j'avais fui de la grande métropole, celui qui cogne sournoisement dans le diaphragme, qui agrippe le ventre, crispe la mâchoire et raccourcit la respiration, ce sont les autres locataires, à tous les étages ou presque, qui se sont appliqués à le provoquer. Avec zèle. Disputes, cris, dégringolades, poursuites, hurlements, claquements, pleurs...

Le seul qui se marre dans cet immeuble, c'est mon voisin du dessous.



La configuration aurait pu inciter tout le monde à un peu plus de savoir-vivre qu'en règle générale, mais il n'en est rien.

En effet, la structure de l'immeuble est tellement mal conçue qu'elle agit comme une caisse de résonance et transmet toutes les vibrations. Des fondations en béton armé aux cloisons en briques creuses, en passant par la cage d'escalier en parpaings, les sons se propagent dans toutes les directions. Un bâtiment tendu comme la peau d'un tambour, jusqu'à donner la sensation d'un édifice en équilibre qui tangue lorsqu'il subit la force d'une violente tempête.

Du coup, quoi qu'on fasse, même si en faisant attention, comme mon voisin du dessous, cela rend les lieux clairement plus supportables, impossible de préserver une complète intimité. L'immeuble nous trahit. Chaque jour un peu plus, on perçoit les autres. Ainsi, lui et moi, on s'entend vivre. Du moins c'est surtout aux aurores, depuis mon lit, à moitié aspirée encore par mes rêves, que je peux être témoin auditif de son rythme quotidien.



Se levant très tôt, à cinq voire quatre heures du matin, je l'entends qui s'extirpe de son sommier à ressorts dans des craquements grinçants, ouvrir le cliquetis de son volet roulant, puis parcourir son logement, durant plusieurs dizaines de minutes, durant des heures certains dimanches, dans une succession d'allées et venues, avec ses savates qui claquent. Je l'imagine aérer et faire son lit, ranger des vêtements, faire la poussière, balayer, plier du linge. Parfois s'élève le son fondu et nasillard d'une radio qui débite son flot continu d'infos préformatées.

Puis les savates s'éloignent et le calme retombe. Sans doute rejoint-il sa cuisine pour y manger à sa table en formica des tartines beurrées avec un large bol de café noir. Parfois, alors que le sommeil m'enrobe à nouveau dans l'inertie moelleuse de mon oreiller en plumes, tombant comme une feuille à l'automne, soudain claque un larynx qui se contracte, se tord sous de violents spasmes, échappe les râles d'une gorge qu'on racle et des salves de gargouillis.

Un jour j'ai d'abord cru qu'il faisait une attaque, puis une crise d'asthme. Plus tard dans la journée, je lui ai même amicalement glissé dans sa boîte aux lettres une liste d'huiles essentielles susceptibles de le soulager. Qu'il a promptement remis dans ma propre boîte, un peu chiffonnée... Quelle andouille je fais.



Au fil du temps, j'ai fini par envisager que cet homme souffrait d'une maladie professionnelle. Atteinte des voies respiratoires ou du foie. Empoisonnement par une exposition prolongée à des composés toxiques. Ou bien, certains soirs, est-il un peu trop amateur d'alcool ? Combien de fois ai-je sursauté au bruit mat d'une bouteille qui tombe et roule sur le plancher. À moins qu'il soit en proie à un stress intense, juste avant de partir à son travail, renvoyant son petit déjeuner dans le sens inverse, plié en deux au dessus de son lavabo, l'acidité abîmant ses cordes vocales.

J'ignore tout à fait de quoi il retourne en réalité. Et je dois d'ailleurs reconnaître que ces épisodes se produisent maintenant de plus en plus rarement. Peut-être l'effet d'une prescription adaptée, ou l'origine du stress qui a disparu. Cependant sa voix reste étouffée, haut perchée et légèrement cassée, lorsqu'en se croisant il me salue.

Souvent, quand c'est à la nuit tombée, ces yeux alors écarquillés, presque aucun son ne sort de sa bouche. Je crois que de m'entendre circuler dans les communs sans éclairage, ayant pris l'habitude de ne jamais allumer la minuterie, le déconcerte au point de me soupçonner des origines slaves et un lit cercueil.



Ce locataire, célibataire, aux journées réglées comme du papier à musique, écoutant tous les lundis en fin d'après-midi la sélection musicale proposée par un magazine culturel auquel il doit être abonné, ronflant la nuit comme une forge, passant chaque fin de semaine dans un logement pris en sandwich entre de multiples vacarmes, a la politesse et l'humeur égales.

Par le conduit d'aération passive dans les toilettes, si le hasard fait que nous nous trouvons superposés, chacun dans la même pièce, lui et moi contraints à la même nécessité biologique, je l'entends parler tout seul.

Sollicité par de très rares visites, jamais en soirée pour un apéritif ou un dîner, jamais, ne se démarquant par aucun éclat, ce petit homme sans relief, ce voisin qui me salue avec le timbre de Nana Mouskouri, met tous les matins ses lourdes chaussures de sécurité avant de partir pour toute la journée, quelle que soit la couleur du ciel.

Et chaque soir, revenant de l'épicerie avec du pain, il monte les étages, tourne silencieusement la clé dans sa porte et, après avoir tourné un peu dans son logement, pris une douche, enfilé ses pantoufles et peut-être quelque anxiolytique, une fois bien installé devant sa télévision, il rigole.



DClassé dans : Mes voisins ,Mots clés : Bruit, Matin, Savoir-vivre, Pièce orange

Le cacao de la médiathèque


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

À croire que le bruit est mon obsession. Ceci dit, il faut bien reconnaître que dans le monde d'aujourd'hui, le silence est un luxe que peu d'entre nous a les moyens de s'offrir, autant que la douce et harmonieuse vue d'un paysage naturel.



Pour échapper à l'épuisement que suscite chez moi le bruit dans mon appartement, je sors. Je vais dans un café, ou plus fréquemment à la médiathèque.

Pourtant, dehors le bruit est aussi au rendez-vous. Le bruit et l'odeur...

Quand on se déplace exclusivement à pieds et en bus, les oreilles et le nez mangent en continu du klaxon, des sirènes, du pot d'échappement débridé, comme des particules fines de diesel, de l'haleine à la mauvaise bière et du tee-shirt synthétique saturé de transpiration.



Même dans des lieux dédiés au calme et à la concentration comme la médiathèque, peu d'usagers ont l'intelligence du savoir-vivre qui incite à parler en chuchotant, à porter une chaise plutôt que de la traîner, à éteindre la sonnerie de son téléphone et à éviter d'y répondre quand il se met à grésiller à tue-tête "Il tape sur des bambous et c'est numéro un...."

De mon point de vue, la médiathèque de ma ville est également un bâtiment très moche.

Toutes ces surfaces de béton comme autant d'aires stériles me dépriment. Cet édifice gagnerait en chaleur s'il se parait de persiennes en bois et de matières végétales. Tant de techniques maîtrisées aujourd'hui permettent de climatiser et orienter le soleil qui frappent trop directement une baie vitrée, mais aussi de verdir en verticalité, d'étoffer les façades de chlorophylle, d'épaissir leur surface de tiges et cuticules, de feuilles persistantes et autres lignines enracinées, d'orner d'arabesques et de guirlandes vivantes, bigarrées, panachées et convolutées.




Cependant à l'intérieur l'accueil est moins catastrophique.

Bien qu'il manque un peu partout de tables et de chaises, et que le rez-de-chaussée où loge le comptoir de l'Artothèque serait idéal pour y disposer un vrai café, l'endroit cependant apporte quelques compensations pour qui cherche un refuge pour étudier, lire, s'informer, jouer, méditer, surfer sur le net, écouter de la musique, et même déjeuner sur le pouce, socialiser...

Bref... se changer les idées.

En fait, en ce qui me concerne, je distingue cinq bonnes raisons d'aller à la médiathèque.


L'absence de distraction ménagère


En dehors de chez soi et loin de son frigo, entouré de livres et de journaux, point de diversion du type couche de poussière que l'on aperçoit soudain sur ses étagères. Extraite de mon habitat et de ses distractions intempestives, postée à une table dans un décor qui n'est pas le mien, le moment dont je fixe seule la durée se prête plus facilement au détachement et au travail intellectuel.


Le spectacle de la rue et des gens


Sans conséquence sur la concentration, pouvant même au contraire favoriser l'assimilation et l'imagination, si l'on a une place assise près d'une baie vitrée, on peut poser son regard un instant sur un reflet de soleil dans une chevelure, un nuage qui s'étire, la fenêtre de l'immeuble d'en face qui s'ouvre. Puis on revient à son ouvrage, les neurones quelque peu réactivés.

De même à l'intérieur de la médiathèque. On regarde les choses s'égrener autour de soi, un visage centré sur une copie qu'un stylo noircit, des doigts qui dansent sur un clavier, des lèvres qui effleurent le titre d'un livre survolé. Dehors et dedans, voir le flot et le flux des choses avec la jouissance de n'y prendre aucune part.


L'unité de temps


Cette posture d'ailleurs donne au temps un tout autre rythme. Soit qu'il accélère follement quand on est pris par un sujet, plongé dans des ouvrages et des prises de notes. Soit qu'il freine soudain de ses grands pieds - oui le temps chausse grand - et s'effiloche en de multiples secondes suspendues au geste d'un enfant, à l'œil malicieux d'un joueur d'échec, à la bouche crispé d'un buveur de café brûlant, à l'élégance d'une grande femme aux cheveux blancs qui traverse le hall, à une main qui se glisse dans un chignon.


Le hasard de la convivialité


Dans le hall, plusieurs tables, hautes et basses, fauteuils et canapés sont disponibles pour se détendre. Rien n'empêche de s'y installer également pour travailler, mais dans ce cas, il faut être dans de bonnes dispositions quant à cette tendance attachée au lieu qui porte les gens à la curiosité et à entamer facilement avec vous une conversation. La disponibilité s'impose pour la rencontre. Pour aborder le sujet de la couverture du magazine que vous lisez, de la climatisation toujours un peu trop froide, de la pluie qui commence à tomber, du livre et du cahier ouverts qui trahissent à la vue de tous l'objet de votre étude, ou de la monnaie qui manque pour une barre de chocolat.

Le cacao liquide


En parlant de chocolat, dans ce même hall est à disposition un distributeur de réconfort, sous forme de caféine principalement, mais aussi de différents thés et d'une préparation industrielle déshydratée appelée "Cacao fort" à laquelle va ma préférence. Tout à fait mousseux, parfumé mais pas trop sucré, c'est une douceur liquide et veloutée que je recommande chaudement.



DClassé dans : Ma ville ,Mots clés : Bruit, Autonomie, Savoir-vivre, Couleurs

Bilan des bruits


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Dernière mise à jour 14 avril 2019

Au bout de sept années, je n'en finis pas de lister les sources de nuisances sonores que je peux subir dans cet appartement. Chaque année, un nouveau motif de bruits survient, les répits ne durant que quelques mois. Ceux liés à une configuration constante comme la circulation par exemple, mais aussi les occasionnels qui s'additionnent aux premiers et ensemble créent un environnement de stress continu parfois très difficile à surmonter.



Voici depuis que j'ai emménagé jusqu'à ce jour, la chronologie des événements exceptionnels survenus à l'extérieur de mon immeuble et ayant entraîné du bruit mais aussi pas mal de pollution :

  • Chantier de rénovation de l'usine de traitement de l'eau (durée 2 ans)
  • Chantier de ravalement de la façade de l'immeuble, peinture des volets et rambardes de balcon (durée 3 mois)
  • Chantier de construction de l'épicerie solidaire (durée 6 mois)
  • Chantier d'isolation extérieure de la maison de quartier
  • Réaménagement du terrain autour de l'épicerie solidaire
  • Chantier de construction de trois maisons en face du city park (durée 18 mois)
  • Chantier d'isolation extérieure de la salle de sport
  • Chantier de construction du foyer des jeunes handicapés (durée 1 an)
  • Chantier de démolition de l'ancien foyer
  • Chantier de réaménagement des voiries du quartier et des espaces verts (durée 2 ans)
  • Chantier de réfection de la route entre le château d'eau et l'entrée du quartier
  • Chantier de rénovation de la maison en face du city park
  • Chantier de mise aux normes des égouts fluviaux au bassin d'orage.
  • Chantier de tranchées dans le terrain de la résidence en face du gymnase
  • Chantier de terrassement derrière la maison de retraite
  • Chantier sur la voirie qui dessert l'épicerie solidaire
  • Martèlement métallique provenant du toit du centre commercial qui a dérangé tout le quartier jour et nuit durant les vacances de noël 2018
Maintenant ceux s'étant déroulés à l'intérieur de l'immeuble, sur plusieurs jours, voire plusieurs mois :
  • Remplacement des portes d'entrée des appartements et de leur cave
  • Installation d'un digicode et d'une nouvelle porte d'entrée d'immeuble
  • Installation d'un compteur d'eau individuel dans les toilettes
  • Installation d'un détecteur de fumée dans chaque appartement
  • Remplacement des fenêtres et des portes-fenêtres pour les chambres et salons
  • Installation d'une VMC commune dans l'immeuble
  • Remplacement du compteur électrique pour un modèle Linky
  • Chantier de peinture dans la cage d'escalier
  • [ Chant lyrique du robinet ] de la cuisine suivi de celui de la salle de bain
  • Bruit sourd intermittent et nocturne dans l'immeuble dont l'origine est restée inconnue


Et enfin les sources régulières de pollution sonore, voire quotidiennes, à l'intérieur comme à l'extérieur :

  • Entretien des espaces verts (tondeuses, souffleuses, broyeuses, tailles-haies...)
  • Bruits de moteurs électriques et de générateurs provenant de l'usine de traitement de l'eau
  • Nettoyage des voiries (karshers, souffleuses, véhicule balai-aspirateur...)
  • Claquements des volets en métal tous les matins pendant cinq ans
  • Activité de l'épicerie solidaire (livraisons, voitures, atelier bois...)
  • Cris provenant des cours d'école aux heures de récré
  • Cris et hurlements de pleurs parfois incessants provenant de l'aire de jeu de la garderie au pied de l'immeuble
  • Nettoyage des aires de jeux de la garderie (karshers, souffleuses...)
  • Cris, hurlements et rebonds des ballons provenant du city park
  • Démarrage brutal sur le gravier du parking (tous les jours pendant six ans)
  • Circulation parfois dense ajoutée au diesel des bus
  • Rondes diurnes et nocturnes de scooters sans échappement
  • Dos d'âne au carrefour qui a été recouvert d'un revêtement aux graviers sur lequel dérapent les pneus des voitures
  • Répétitions et concerts de la maison de quartier
  • Voisins qui hurlent après leurs gamins, parfois toute la journée, voire toute une semaine
  • Gamins des voisins qui jouent au ballon ou à la trottinette, sautent ou courent dans un sens puis dans un autre, ou tout simplement hurlent et pleurent, durant des heures
  • Vent dans la colonne d'aération passive, dans les grilles d'aération des fenêtres, dans les rambardes des balcon
  • Tac-tac du nouveau compteur d'eau lorsqu'on ouvre un robinet et qui s'additionne aux autres tacs-tacs des compteurs des voisins
  • Moteur de la VMC qui remplace le sifflement du vent dans la colonne d'aération passive
À titre d'exemple, voici l'ambiance qui régnait ce matin de 9 à 11h30 :
  • Bruit continu de scie à bois depuis l'atelier de la maison de quartier
  • Hurlements et pleurs de gamins en récré et dans l'aire de jeu de la garderie
  • Gamine du 5 faisant son jogging d'une pièce à l'autre
  • Tondeuses et débroussailleuses tout autour de l'usine de traitement de l'eau


Et cela ne semble pas vouloir s'arrêter. Des techniciens ont fait dernièrement des repérages sur le toit de la maison de retraite juste en face... Bientôt va débuter un chantier de construction d'habitations à la place de l'ancien foyer des handicapés... Ce qui d'ailleurs, en plus du bruit, prolonge ce temps où des engins brassent les diverses matières qui composent le sol, durant des semaines, provoquant des épisodes d'allergie assez dense, compte tenu de la pollution de l'air déjà importante désormais et des pics devenus routiniers. Enfin je verrais sans doute et sans surprise d'autres épisodes d'entretien ou de réfection éclore ça et là, comme en ce moment ce chantier en cours de rafistolage de l'isolation extérieure d'une des tours du quartier.

À noter que le chantier de réaménagement des voiries a amené des engins de terrassement à œuvrer autour de mon immeuble pendant plusieurs mois, martelant puissamment le sol au point de faire trembler les murs et les fenêtres de toute l'enceinte, d'une force de vibrations se propageant dans les fondations jusqu'au toit, faisant tinter la vaisselle et gigoter les rideaux, jusqu'à ne plus percevoir la différence avec un tremblement de terre. Je dis ça parce qu'en fait [ il s'est réellement produit un tremblement de terre à la même période], et bien que bizarrement secouée un matin dans mon lit, j'ai été persuadée qu'il s'agissait du chantier après lequel je râlais une fois de plus en me réveillant en sursaut.



Et tout ce bruit, ces chantiers, sans voir jamais une amélioration notoire de la vie des habitants. Bien sûr je me félicite du déménagement des jeunes handicapés dans un établissement tout neuf bien plus confortable, je pense, que le bâtiment insalubre qu'ils occupaient auparavant. Mais je n'ai pas le même enthousiasme concernant l'épicerie solidaire qui entérine un système plutôt que de le remettre en cause.

Et je regrette de constater la facture médiocre de tout ce qui est mis en œuvre. Les matériaux, les formes, les aménagements, tout est de mauvaise qualité, pensé à l'envers du bon sens, excluant les opportunités de créer du lien social, de faire ralentir les véhicules, de favoriser la sécurité des déplacements à pieds et à vélo et, d'augmenter la canopée, d'embellir les espaces, de les verdir durablement. Tout au contraire.

La "modernisation" qu'on a pu lire sur les plaquettes n'était là encore qu'un joli mot, un processus cosmétique de surface. En réalité, tout est à court terme. Et dès qu'une parcelle de terrain se libère, c'est d'abord pour la bitumer, la goudronner, la bétonner.

Et dans mon immeuble, c'est la même chose. La peinture de la façade serait déjà à refaire, les doubles vitrages sont des premiers prix, la pose a été bâclée, aucun réglage individuel du chauffage collectif n'est possible, aucune isolation répondant aux normes actuelles n'est envisagée, dans les communs le vasistas d'évacuation des fumées ne s'ouvre pas, aucune issue de secours n'est disponible, ni même un seul extincteur...

Bref. Bienvenue dans [Grenfell]-bis. L'essentiel de ce qui compte et qui devrait être réhabilité est laissé au panier des oubliettes, tout comme les locataires et leur éducation.


DClassé dans : Mon appartement, Mon quartier, Mes voisins ,Mots clés : Bruit, Aménagement, Politique, Savoir-vivre

Le confort de Tokyo


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Si je me suis installée dans ma ville actuelle, c'était un choix par défaut. Il s'est présenté au bout de neuf ans un moyen de quitter un logement minuscule et insalubre dans un quartier populaire de Bordeaux. Un moyen, pas une solution. C'est juste dorénavant moins pire.



Mon logement est plus grand, il n'est pas rongé de moisissures et dévoré par les termites, aucun chien ne pisse sur la porte d'entrée et j'ai du soleil qui filtre par les fenêtres toute l'année. Du moins quand il fait beau. C'est pas mal quand même.

Dans mon quartier il y a un bon petit supermarché bien achalandé en bio, en légumes et fruits, en produits courants écologiques à prix tout à fait abordables. Il y a aussi une fois par semaine un maraîcher qui vient vendre sa production sur le parking de l'auberge de jeunesse, un producteur en agriculture raisonnée qui cultive une succulente variété d'épinards. Je peux tout faire à pied, ou presque. Même plus besoin de bus. D'autant que la qualité de l'offre de service de ce dernier ne cesse de se détériorer.



Mais on reste loin du confort d'une ville comme Tokyo. Sans doute parce que le confort, dans la culture japonaise, est devenu assez tôt dans leur Histoire un paramètre obligatoire dans un pays insulaire secoué tout au long de l'année par les forces de phénomènes naturels destructeurs. Et pour un peuple très curieux mais dans le même temps prudent, surtout envers ce qui lui est étranger, rien de plus naturel que de se pourvoir du plus grand pragmatisme, jusqu'aux confins du raffinement.

Les Japonais sont de grands voyageurs, dans le monde mais aussi à l'intérieur même de leur pays, et ce depuis le 17ème siècle. Malgré l'absence de revêtement sur les chemins et de ponts pour traverser les rivières, les routes principales étaient noir de monde, et partir exigeait peu de préparatifs. Que ce soit pour se rendre en pèlerinage dans les sanctuaires et goûter les spécialités locales, ou mue par leur fonction administrative ou leur statut professionnel, tels les marchands, les saisonniers, les chefs régionaux, les escortes, les samouraïs, tout une foule trottait au gré de leurs obligations à travers le pays. Et par un seul moyen de transport, les pieds.



Pas étonnant qu'ils aient su mettre en place et développer un savoir-faire unique en terme d'accueil. Les routes du Japon offrent depuis plusieurs siècles un large panel de structures et de services pour pouvoir passer la nuit ou simplement se reposer, pour se restaurer, se rafraîchir, se laver et repartir frais de la moustache. Les autorités tenaient particulièrement à maintenir la sécurité sur les routes étant donné que celle-ci bénéficiait aux affaires, autant commerciales, administratives, structurelles que politiques. La qualité de la libre circulation assurait la stabilité du pays. Ce principe progressiste a de quoi inspirer.

Paradoxalement, plusieurs époques ayant été marquées par des incendies ravageurs et de terribles tremblements de terre, des habitats de conception légère se sont imposés, préservant sommairement l'intimité, très inconfortables par la chaleur étouffante qui y règne l'été et l'atmosphère frigorifique l'hiver. Ce sont ces contraintes qui ont sans doute d'autant contribué à la recherche de sécurité et de confort que certains lieux en dehors du foyer vont offrir. Tels les Onsen 温泉, littéralement "source d'eau chaude" autour de laquelle est construit un établissement thermal, et bien sûr les Sentō 銭湯 c'est à dire les bains publics. Tous sont des espaces de relaxation et d'hygiène corporel, autant que d'occasions de se réchauffer et de créer du lien social.

D'ailleurs ils sont traditionnellement mixtes, ou le sont restés jusqu'à ce que les Américains occupent le pays et imposent leur pudibonderie.



De cette culture de la sécurité, ce pays n'a jamais cessé de s'y dédié. Aujourd'hui cela se présente sous la forme d'une sensation de quiétude, même dans la plus grosse mégalopole du monde.

Outre que chacun respecte les termes d'un contrat tacite afin d'assurer la paix social - en respectant les files d'attente par exemple, même aux passages piétons - il est naturel de trouver facilement les commodités qui rendent tous déplacements plus agréables. Par exemple, dans Tokyo on n'angoisse pas à l'idée de devoir faire pipi à un moment donné. Mais ce n'est pas tout. Ceci dit, ici en France ce serait déjà beaucoup.

Ajoutés aux nombreux toilettes disponibles dans toutes les galeries et les quartiers commerciaux, des distributeurs de boissons, de snacks ou de cigarettes sont disséminés partout dans la ville. Le sentiment de sécurité est d'autant plus favorisé par la présence de panneaux d'informations partout où l'attention des usagers est requise - en cas de travaux ou d'intempéries par exemple - et par des annonces vocales ou des signaux sonores qui orientent, fluidifient la circulation, facilitent les flux.

Parfois trop même, au point que certains Japonais se sentent infantilisés.



Autres services pratiques et gratuits sont les sachets et les consignes pour parapluies placés à l'entrée des magasins afin d'éviter lorsqu'il pleut de mouiller les sols. Sachets dans lequel on enfile le parapluie si on souhaite le garder avec soi dans le magasin. Consignes qui se résument souvent par un simple pot sans que l'on soit inquiété pour autant de se faire voler son pépin. Et si ça se produisait malgré tout, ce serait sans doute contraint par un cas de force majeur et plus sous la forme d'un emprunt, votre parapluie ayant de forte chance de réapparaître quelques jours plus tard au même endroit.

Au pire, on rachète un parapluie à 3€ dans n'importe quel Combini コンビニ, ces supérettes multi-services ouvertes 24h/24 où l'on trouve de tout, de quoi manger et boire chaud ou froid, des produits et ustensiles d'hygiène et d'entretien pour la maison, de la papeterie, des magazines, des sous-vêtements, des cravates et des mouchoirs, un service postal, des téléphones portables, des nécessaires de voyage et de bricolage, un distributeur de billets ou même la possibilité de payer ses factures.



À Tokyo, on gère les caprices de sa vessie et de la météo très facilement. Mais on peut aussi nettoyer ses lunettes, toujours gratuitement, dans un des bains ionisants qui sont installés sur des tables devant les vitrines des opticiens, ou bien encore utiliser des lunettes quand on n'y voit pas bien de près, mises à disposition gracieusement aux guichets des banques, des assurances, des bureaux administratifs...

Sans oublier les célèbres hôtels capsules mais aussi les cybercafés qui offrent un petit espace d'intimité pour les Salarymen サラリーマン ayant raté leur dernier train du soir ou pour les personnes sans domicile.



Nombreux sont aussi les coins où s'asseoir. Même si parfois ils sont d'un confort spartiate. Très agréable également la vapeur d'eau propulsée dans certaines rues commerçantes durant la saison très chaude, ou bien encore les baies vitrées, surtout au dernier étage des buildings, devant lesquelles on a aménagé des tables et des chaises, des fauteuils, des banquettes, ou toute autre sorte d'appuis pour pouvoir se poser et profiter un instant du point de vue offert sur la ville. Le spectacle gratuit de la rue.



DClassé dans : Mon quartier ,Mots clés : Japon, Piéton, Mode de vie, Tokyo, Savoir-vivre

L'éducation par le hurlement


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Aussi loin que je me souvienne, dans les différents logements que j'ai occupé, que ce soit dans une cité HLM, un quartier ouvriers ou bobos de province, en plein centre ville ou à la campagne, je n'ai jamais été témoin de cette méthode d'éducation, jusqu'à aujourd'hui.

Est-ce la nature qui imite la télévision ?

Certaines études récentes démontrent qu'après une progression importante et régulière du quotient intellectuel de la population occidentale à partir de la fin de la seconde guerre mondiale, on constate depuis une grosse décennie, si mes souvenirs sont bons, d'une baisse significative, continue et plus rapide que son augmentation.

Est-ce les jeux vidéos et les interfaces graphiques qui ne sollicitent plus le système cognitif de la même façon que le monde en dur ?

Depuis six ans que je vis ici, dans cet appartement HLM, plusieurs locataires de mon immeuble sont morts ou ont abandonné leur logement. Ou encore ont fui, parce qu'ils le pouvaient, les veinards, le bruit qui les entouraient. Et d'autres sont venus les remplacer, tous parents isolés, âgés entre 30 et 40 ans. Et tous ont donné à entendre allègrement leur manière d'éduquer leurs gamins.

Par le cri.

Tous, sans exception. Homme comme femme. La même hystérie, régulière, passagère. Les mêmes hurlements, qui sonnent comme des démissions, des dépressions nerveuses suicidaires. Mais dès que les décibels retombent, le ton se métamorphose, la parole est posée, légèrement nerveuse certes, mais rivée dans une bulle spaciotemporelle, celle d'un individu amnésique, incapable de se remémorer la demie-heure passée à se donner en spectacle aux oreilles de tout son environnement.



La seule chose qui trahit la crétinerie et l'abrutissement général dans laquelle surnagent ces gens, sont les bruits qu'ils produisent avant et après les hurlements. Claquements de porte, chaises que l'on traîne sur cinquante centimètres, coups dans les murs, objets qui tombent, ballon qui joue au foot, coups dans les portes, trottinette qui roule dans un sens puis dans l'autre dans chaque pièce, talons qui claquent en long en large, coups dans les meubles, chaussures qui galopent dans les lignes droites, bouteilles qui roulent sur le carrelage, aspirateur qu'on passe à sept heures du matin pendant que la machine à laver essore, coups dans la rambarde du balcon...

Dans cet environnement exempte de toute discrétion polie dont est normalement pourvu tout individu mu par une conscience éveillé, au même titre que n'importe quelle souris ou blatte attachées à l'harmonie au sein du groupe et à l'invisibilité sécuritaire de son passage, l'enfant excrété par ces adultes expriment forcément aussi ses propres bruits, sa propre connerie jusqu'à ce que le hurlement éclate. Quoique la moitié du temps, le hurlement survient spontanément sans signes avant coureurs.



Le plus effarant dans cette histoire, c'est moins la vulgarité de ces gens que l'indifférence de tous les autres. Personne ne réagit. Tout le monde s'en fout. Et du reste, ça les arrange presque tous puisque cela les autorise de manière tacite à produire eux-mêmes d'autres nuisances.

Permission est donnée de faire chier.

Ça me dresse les cheveux dans l'estomac. Je boue comme une cocotte, tant je me sens emprisonnée par la bêtise la plus crasse. Taper moi-même dans un mur ? Dans un radiateur ? Ça me fait participer malgré moi à tout ce capharnaüm sourd, voisé, et ne donne aucune satisfaction durable. La nécessité de se défouler pourtant, sur une des causes de ce tumulte épuisant, se fait avec le temps violemment ressentir, et durablement lui. Et j'ai beau me creuser la tête, je ne vois aucune solution, si ce n'est la fuite.

Prisonnière. Au point de finir, quand la colère me sort par les narines, par faire valoir mon droit au respect et à la pleine jouissance de mon logement en me manifestant par le seul moyen disponible et à priori compréhensible dans ce milieu, tout autant qu'il est, je l'ai dit, totalement vain, et qui se résume à peu de choses, au final, bien qu'il exige de sortir de ses gonds et provoque chez moi bouffées de chaleur et tremblements des genoux jusqu'aux côtes supérieures, du seul fait d'ouvrir ma porte d'entrée et dans les escaliers, de hurler.



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