Matin peau de chagrin


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Dans un film, quand un personnage se réveille, il commence toujours par d'abord ouvrir les yeux, regarder autour de lui, puis par revenir petit à petit à la réalité. Parce que sans doute c'est une manière visible de mettre en scène le réveil. Mais dans la réalité, cette dernière s'impose au cerveau par les sons environnants qui petit à petit arrivent à la lisière de la conscience et tirent celle-ci de sa léthargie. Autrement dit, le matin quand j'ouvre mes yeux, ça fait belle lurette que [ le voisin du dessous ] m'emmerde avec son radio-réveil à tue-tête et ses allers et venues en chaussures de sécurité.



L'expérience du réveil n'est sans doute pas universelle. D'autant moins vu les nombreux troubles du sommeil dont sont atteints les gens dans nos contrées. Pour ma part, dormir n'est pas du tout une phase de repos. Ou rarement. Et si un matin, aux premières lueurs des projecteurs qui s'allument automatiquement autour de la maison de quartier au pied de mon immeuble - donc vers six heures du mat - on m'annonçait qu'exceptionnellement on double le temps de la nuit et que sous l'effet d'un rewind interstellaire le ciel redeviendrait instantanément noir, je prendrais une profonde inspiration et calerais mon oreille gauche dans la plume avec le plaisir de retourner à mes rêves, bercée par la chance inespérée de peut-être combler cette fois vingt cinq ans de déficit.



C'est le lycée qui dans un premier temps entama la qualité de mes nuits. Levée durant quatre ans - j'ai redoublé ma seconde - à six heures du mat - c'est un horaire qui me poursuit - pour pouvoir prendre le TER qui raccourcissait les vingt quatre kilomètres qui me séparaient de l'éducation nationale. Mais c'est le travail qui mit un point final à ma capacité de m'endormir dès que mon oreille gauche touchait la plume. Enfin le Dacron®, à l'époque.



Des années à alterner horaires d'ouvertures avec shifts de fermeture. C'est les mains dans la graisse froide à récurer les cuves à frire quand le matin il fait encore nuit, quand l'estomac n'avalera rien avant onze heures et que le cerveau n'est pas tout à fait reconnecté au corps. Puis c'est les pieds qui piétinent jusqu'à la fin du service à deux heures dans la nuit, ce qui suppose une sortie du boulot à trois, avec dans le corps toutes les vannes de réserves d'énergie ouvertes en grand pour pouvoir boucler la procédure de démontage, nettoyage, remontage et brossage du sol en moins de quarante cinq minutes. Vannes qui ne se refermeront qu'une bonne heure plus tard, au point d'avoir besoin d'enchaîner au bar d'à côté, à danser hilare sur le comptoir, traînant dans mon sillage l'odeur industrielle d'huile de colza brûlée imprégnée dans mes cheveux.



Ce rythme à la con déglingue vite tous les petits ressorts de l'horloge circadienne. Et encore j'ai le mérite de ne m'être aidée d'aucune substance chimique, voire illégale, pour me booster et ensuite pour me calmer.



Aujourd'hui quand mes yeux s'ouvrent le matin, la première émanation de mon corps est un regret, un soupir, blasé que je suis du même état des lieux, du montant de ma dette de sommeil qui sans cesse enfle, comme mes paupières, et contre le remboursement de laquelle tous les éléments de mon environnement, vélomoteurs, voisins, voitures, voyous, vacataires des espaces verts, tous les virtuoses braillards et autres vilipendeurs de la paix sociale, se sont ligués pour que jamais je bénéficie d'aucun rétablissement personnel.



La matinée est déjà pas mal entamée, me laissant à mon amertume d'une journée qui s'annonce trop courte pour avoir l'impression d'en avoir fait quelque chose. Je rabats un coin de ma couette, attrape pantalon de pyjama et veste - selon la saison - chausse mes lunettes posées sur les lectures en cours et me lève pour ouvrir le volet. Depuis plusieurs mois, [ Sorcières ] de Mona Chollet ne quitte plus mon chevet. J'alternais sa relecture avec des ouvrages compilés sur ma liseuse.... jusqu'à ce que j'entame l'excellente [ trilogie Subutex ] de Virginie Despentes.



Sous le couinement de la manette qui enroule le panneau de plastique articulé, la lumière qui entre dans la pièce agresse ma pupille encore toute dilatée. J'enfile mes bracelets d'ambre et d'agate de Botswana pour parer aux démangeaisons du cou et du tronc, inhérentes aux frottements de la peau avec le linge de lit et l'air trop sec de la pièce durant la nuit, et qui par je ne sais quel processus physique se réveillent avec moi une fois mon corps à la vertical. Pieds nus, je tire la porte de la chambre restée entrebâillée et longe le couloir vers le salon, domaine de Bouddha qui attend que le reste de la maisonnée la rejoigne.



Parfois elle manque de patience et vient aux aurores mordiller la tranche de ma porte de chambre, se poste dans l'encadrement en me regardant, navrée et fascinée de mon état comateux malgré la gigantesque cabane moelleuse qu'elle rêve d'annexer, avant de se sauver à toute allure vers la cuisine où elle va mâchouiller un tapis. Quelle que soit son humeur, la retrouver chaque matin force le rire. Elle est mon deuxième réveil, le vrai. Celui sans lequel je n'imagine pas entamer les rituels de mes jours. Celui qu'elle tapisse d'une douceur indicible, qu'elle fait jamais identique, toujours imprévisible, et en même temps avec tant de régularité qu'elle en est le garant, un pilier, un étai, dans l'espace effrité, craquelé, étriqué de mes nuits.


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L'inventaire circulaire


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

L'autre matin, dans la pénombre de ma chambre, la fenêtre légèrement entr'ouverte pour rafraîchir une pièce où le sommeil est une bataille contre les jambes lourdes et les suées nocturnes, une douceur inattendue m'a bercée l'instant d'un lever de soleil. Alors que mon corps gagnait petit à petit un certain répit, vers six heures, un oiseau s'est mis à chanter, tout près. Peut-être était-il perché sur le rebord de la fenêtre. Sa mélodie a envahi l'air figé de la chambre et m'a plongée dans un profond repos d'où j'entendais, au loin, le sifflement si coloré.



Derrière mes paupières, mon cerveau a connecté quelques mystérieux neurones et a enclenché le décryptage simultané du discours musical de ce petit sauvage à plumes. Soudain j'étais la spectatrice d'un fabuleux concert d'images, d'une traduction cinématographique de corollules sonores et autres trilles baroques dont l'ordre du jour consistait à faire l'inventaire circulaire, en temps et en surfaces, d'une histoire. Leur Histoire. Celle de leur groupe, un vaste groupe formé de Clans.

Je voyais le récit de leurs origines, de leurs épreuves, de leurs ententes. Les cartes de plans géopolitiques, les boucles de stratégies coopératives, l'exposé chronologique d'une archive territoriale et environnementale, dont les chapitres, ou plutôt les cercles d'archives, étaient clôturés avec fluidité par certaines notes altérées, comme étirées, avant de passer à l'ellipse suivante.

J'assistais, dans le secret de ma pièce à dormir, passablement éreintée par mes insomnies, et soudain agréablement enveloppée d'un doux relâchement, à la transmission orale du passé et du présent de la République des Merles Noirs de l'aile sud du bâtiment.

Toute la structure hiérarchique du groupe était dessinée devant mes yeux, à laquelle s'ajoutait ensuite la liste botanique et illustrée des arbres et des buissons de leur État, puis les armoiries de leurs plumages, emblèmes de chacun de leurs clans. Autant d'informations utiles pour assurer la paix, la cohésion et le partage équitable des matériaux, nourritures, abris, relais et bonnes adresses à connaître.



À un ami à qui je racontais mon rêve et qui se demandait si ce n'était pas également ce genre de discussions qui les occupent lorsqu'ils se rassemblent sur les fils qui hérissent le toit des châteaux d'eau du quartier, je répondis qu'à mon avis c'était là plutôt des réunions de plusieurs groupes pour les indispensables mises à jour des inventaires circulaires.

Tous les clans du quartier sont invités là-haut pour faire le bilan des coopératives, les annonces des trocs de ressources et négocier les frontières des territoires. Une vaste assemblée des Républiques où chacun compte pour une voix. Désormais j'en suis convaincue, les oiseaux pratiquent la démocratie participative et l'organisation horizontale.

D'ailleurs ma lapine - quoiqu'elle ai l'air tout à fait absorbée par son occupation favorite de la méditation emmanchée - partage tout à fait ce point de vue, cette conception de la cohabitation durable sur notre planète.



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