Le confort de Tokyo


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Si je me suis installée dans ma ville actuelle, c'était un choix par défaut. Il s'est présenté au bout de neuf ans un moyen de quitter un logement minuscule et insalubre dans un quartier populaire de Bordeaux. Un moyen, pas une solution. C'est juste dorénavant moins pire.



Mon logement est plus grand, il n'est pas rongé de moisissures et dévoré par les termites, aucun chien ne pisse sur la porte d'entrée et j'ai du soleil qui filtre par les fenêtres toute l'année. Du moins quand il fait beau. C'est pas mal quand même.

Dans mon quartier il y a un bon petit supermarché bien achalandé en bio, en légumes et fruits, en produits courants écologiques à prix tout à fait abordables. Il y a aussi une fois par semaine un maraîcher qui vient vendre sa production sur le parking de l'auberge de jeunesse, un producteur en agriculture raisonnée qui cultive une succulente variété d'épinards. Je peux tout faire à pied, ou presque. Même plus besoin de bus. D'autant que la qualité de l'offre de service de ce dernier ne cesse de se détériorer.



Mais on reste loin du confort d'une ville comme Tokyo. Sans doute parce que le confort, dans la culture japonaise, est devenu assez tôt dans leur Histoire un paramètre obligatoire dans un pays insulaire secoué tout au long de l'année par les forces de phénomènes naturels destructeurs. Et pour un peuple très curieux mais dans le même temps prudent, surtout envers ce qui lui est étranger, rien de plus naturel que de se pourvoir du plus grand pragmatisme, jusqu'aux confins du raffinement.

Les Japonais sont de grands voyageurs, dans le monde mais aussi à l'intérieur même de leur pays, et ce depuis le 17ème siècle. Malgré l'absence de revêtement sur les chemins et de ponts pour traverser les rivières, les routes principales étaient noir de monde, et partir exigeait peu de préparatifs. Que ce soit pour se rendre en pèlerinage dans les sanctuaires et goûter les spécialités locales, ou mue par leur fonction administrative ou leur statut professionnel, tels les marchands, les saisonniers, les chefs régionaux, les escortes, les samouraïs, tout une foule trottait au gré de leurs obligations à travers le pays. Et par un seul moyen de transport, les pieds.



Pas étonnant qu'ils aient su mettre en place et développer un savoir-faire unique en terme d'accueil. Les routes du Japon offrent depuis plusieurs siècles un large panel de structures et de services pour pouvoir passer la nuit ou simplement se reposer, pour se restaurer, se rafraîchir, se laver et repartir frais de la moustache. Les autorités tenaient particulièrement à maintenir la sécurité sur les routes étant donné que celle-ci bénéficiait aux affaires, autant commerciales, administratives, structurelles que politiques. La qualité de la libre circulation assurait la stabilité du pays. Ce principe progressiste a de quoi inspirer.

Paradoxalement, plusieurs époques ayant été marquées par des incendies ravageurs et de terribles tremblements de terre, des habitats de conception légère se sont imposés, préservant sommairement l'intimité, très inconfortables par la chaleur étouffante qui y règne l'été et l'atmosphère frigorifique l'hiver. Ce sont ces contraintes qui ont sans doute d'autant contribué à la recherche de sécurité et de confort que certains lieux en dehors du foyer vont offrir. Tels les onsen 温泉, littéralement "source d'eau chaude" autour de laquelle est construit un établissement thermal, et bien sûr les sentō 銭湯 c'est à dire les bains publics. Tous sont des espaces de relaxation et d'hygiène corporel, autant que d'occasions de se réchauffer et de créer du lien social.

D'ailleurs ils sont traditionnellement mixtes, ou le sont restés jusqu'à ce que les Américains occupent le pays et imposent leur pudibonderie.



De cette culture de la sécurité, ce pays n'a jamais cessé de s'y dédié. Aujourd'hui cela se présente sous la forme d'une sensation de quiétude, même dans la plus grosse mégalopole du monde.

Outre que chacun respecte les termes d'un contrat tacite afin d'assurer la paix social - en respectant les files d'attente par exemple, même aux passages piétons - il est naturel de trouver facilement les commodités qui rendent tous déplacements plus agréables. Par exemple, dans Tokyo on n'angoisse pas à l'idée de devoir faire pipi à un moment donné. Mais ce n'est pas tout. Ceci dit, ici en France ce serait déjà beaucoup.

Ajoutés aux nombreux toilettes disponibles dans toutes les galeries et les quartiers commerciaux, des distributeurs de boissons, de snacks ou de cigarettes sont disséminés partout dans la ville. Le sentiment de sécurité est d'autant plus favorisé par la présence de panneaux d'informations partout où l'attention des usagers est requise - en cas de travaux ou d'intempéries par exemple - et par des annonces vocales ou des signaux sonores qui orientent, fluidifient la circulation, facilitent les flux.

Parfois trop même, au point que certains Japonais se sentent infantilisés.



Autres services pratiques et gratuits sont les sachets et les consignes pour parapluies placés à l'entrée des magasins afin d'éviter lorsqu'il pleut de mouiller les sols. Sachets dans lequel on enfile le parapluie si on souhaite le garder avec soi dans le magasin. Consignes qui se résument souvent par un simple pot sans que l'on soit inquiété pour autant de se faire voler son pépin. Et si ça se produisait malgré tout, ce serait sans doute contraint par un cas de force majeur et plus sous la forme d'un emprunt, votre parapluie ayant de forte chance de réapparaître quelques jours plus tard au même endroit.

Au pire, on rachète un parapluie à 3€ dans n'importe quel combini コンビニ, ces supérettes multi-services ouvertes 24h/24 où l'on trouve de tout, de quoi manger et boire chaud ou froid, des produits et ustensiles d'hygiène et d'entretien pour la maison, de la papeterie, des magazines, des sous-vêtements, des cravates et des mouchoirs, un service postal, des téléphones portables, des nécessaires de voyage et de bricolage, un distributeur de billets ou même la possibilité de payer ses factures.



À Tokyo, on gère les caprices de sa vessie et de la météo très facilement. Mais on peut aussi nettoyer ses lunettes, toujours gratuitement, dans un des bains ionisants qui sont installés sur des tables devant les vitrines des opticiens, ou bien encore utiliser des lunettes quand on n'y voit pas bien de près, mises à disposition gracieusement aux guichets des banques, des assurances, des bureaux administratifs...

Sans oublier les célèbres hôtels capsules mais aussi les cybercafés qui offrent un petit espace d'intimité pour les salarymen サラリーマン ayant raté leur dernier train du soir ou pour les personnes sans domicile.





Nombreux sont aussi les coins où s'asseoir. Même si parfois ils sont d'un confort spartiate. Très agréable également la vapeur d'eau propulsée dans certaines rues commerçantes durant la saison très chaude, ou bien encore les baies vitrées, surtout au dernier étage des buildings, devant lesquelles on a aménagé des tables et des chaises, des fauteuils, des banquettes, ou toute autre sorte d'appuis pour pouvoir se poser et profiter un instant du point de vue offert sur la ville. Le spectacle gratuit de la rue.





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La toue du bus


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Être pauvre et vivre dans un logement déficient entre autres sur le plan thermique, c'est tomber régulièrement malade. D'autant quand c'est l'été et que je me déplace dans les transports en commun dans lesquels le système de climatisation est extrêmement mal réglé, quand il n'est pas complètement éteint. Du moins c'est le cas pour ceux de ma régie municipale.



À l'intérieur d'un engin surpeuplé et propulsé par un moteur qui chauffe les sièges du fond, la température est absolument étouffante quand dehors il fait plus de trente degrés. Au bout de quelques secondes, la peau se recouvre d'une fine pellicule de transpiration sur tout le corps qui, au bout de quelques minutes, commence a dégouliner ostentatoirement le long du dos.

Puis quand vient mon arrêt, je descends du bus dans cet état général d'humidité partiellement absorbée par certaines parties de mes vêtements. Là, la température légèrement inférieure et l'air circulant vont commencer à décoller ces parties de tissu de ma peau. Moment de pure délectation, quoique fugace car très vite j'atteins le but de mon déplacement qui la plupart du temps consiste à faire des courses. C'est que ma ville n'est pas grande et mangeant principalement des végétaux, je dois me pourvoir en denrées très périssables environ tous les deux jours. Ceci dit, je lis et j'écris beaucoup aussi.

J'entre alors dans un établissement commercial, un supermarché ou alors une médiathèque, ou bien un café, et à peine le cadre de la porte franchi, le flux des engins de climatisation saisit mon épiderme encore ruisselant pour le convertir en une chair hérissée de poules éberluées. Puis il se charge instantanément des fibres textiles afin de les transmuter en espaces réfrigérés portatifs suffisamment efficaces pour irradier une crispation du dos de mes genoux jusqu'à ma nuque.

Après ça, évidemment, il faudra pour rentrer reprendre le bus.



À ce régime là, forcément, les jours qui suivent voient apparaître une toue sporadique mais tendant à s'incruster, un nez qui coule puis ne coule plus, préférant carrément se boucher, puis une gorge irritée qui pique beaucoup la nuit, et qui un beau matin fait juste très mal. Ainsi, parfois, je passe progressivement du statut en pleine forme, enfin pas trop mal, à celui de conglomérat cramoisi, oscillant entre l'éternuement, la grimace, l'arrachement de la gorge et le soupir.

Voilà pourquoi en ce moment, en plein mois d'août, je bataille avec une angine. C'est long et fastidieux d'en guérir. Surtout si, comme moi, on a tendance à croire vite fait que ça va mieux, que l'on reprend ses petites habitudes de balade, alors qu'en réalité ça ne fait que commencer. Bingo la rechute. Bonjour les mouchoirs et les litres de boissons chaudes

Ceci dit, depuis maintenant quatre ans que j'ai changé d'alimentation, je tombe bien moins souvent malade. Mais j'y reviendrai. Et puis je me soigne différemment. Je n'ai pas de médecin, il est rare que j'en consulte bien que ce ne soit pas une question de moyens puisque j'ai droit à la CMU complémentaire, et je ne fréquente les pharmacies que pour l'homéopathie. Évidemment si j'ai un doigt coupé qui nécessite trois points de suture, je vais aux urgences. Mais je n'ai consommé aucun médicament depuis environ quinze ans.

Quand je suis malade, je cherche des remèdes naturels et je me fixe sur un rituel. Puis selon l'évolution, j'opère des changements ou tente d'autres formules. Ces jours-ci c'est diffusion d'huile essentielle de Niaouli, inhalation d'eucalyptus, infusion de gingembre au miel de thym, infusion froide de fruits frais avec du citron, gargarisme de vinaigre de cidre chaud et lavage des dents au bicarbonate de soude tout de suite après.

Et puis je reste enfermée. Je fais des siestes, étant donné que je dors très mal la nuit entre la toue, la chaleur, les sueurs, les impatiences dans les jambes. Enfin, le jour aussi ça n'est pas une sinécure. Difficile de s'enfoncer dans le sommeil quand le gamin des voisins de palier passe ses vacances à faire de la trottinette dans leur appartement.



Dans un sens, je peux dire que je sacrifie ma santé à emprunter les transports alternatifs. Bon, il est vrai aussi que dormir dans une pièce impossible à rafraîchir la nuit sans laisser la fenêtre grande ouverte oblige à baigner dans un léger courant d'air. L'atmosphère devient alors très sec et lorsque l'aube pointe, certaines couches, flottant au dessus du lit en nappes, sont presque froides. La solution serait-elle de dormir nu avec une écharpe ?

D'un autre côté, je ne regrette pas de ne plus avoir de voiture. Malgré des véhicules polluants, bruyants, en nombre insuffisant et aux horaires aléatoires, les atouts du bus sont nombreux. Plus de problème de stationnement, plus d'assurance à payer, plus de budget pour l'essence, l'entretien et les pannes éventuelles, plus d'agressivité à subir de la part des autres usagers, plus de moments perdus dans les embouteillages à fixer chaque centimètre d'asphalte à avaler, et passés dans une sorte de tunnel, un isoloir, un sas étanche qui déconnecte du décor, de sa lumière, ses sons, ses odeurs.

Prendre le bus est pour ma part d'abord être un piéton, ce qui suppose une liberté de mouvement et une autonomie subtile qui échappe au conducteur de SUV qui se gare sur les trottoirs. Mais des deux, lequel est susceptible d'arriver à se faufiler entre deux potelets, à un feu rouge et sous la barrière d'un parking ?

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Matin de canicule


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Il fait très chaud. Le jour procure un nettoyage complet de la peau tant on transpire de partout. Je n'avais pas connu ça ailleurs qu'à Tokyo en juin 2011. Mais ici c'est presque pire vu que la ville, les équipements urbains, les commerces ne proposent que des espaces fermés et climatisés comme toutes commodités.





Pas de distributeurs de boissons dans les rues, pas d'humidificateurs pour rafraîchir les ruelles piétonnes, pas de toilettes publiques dans chaque périmètre à l'échelle du piéton, pas de transports publics correctement ventilés, pas de verdure intégrée et de rues arborées - ou si peu - pas d'ombre, ou plutôt pas de banc confortable à l'ombre, pas d'espace public réapproprié par les habitants où sont disséminés des jardins en pots.





La nuit aussi il fait très chaud. L'immeuble n'étant pas isolé, toute la chaleur accumulée dans les murs et les combles retombent dans mon appartement situé au dernier étage. Aucun air frais ne réussit à circuler pleinement dans les pièces malgré toutes les fenêtres ouvertes.

Le sommeil s'en trouve agité. Je me réveille plusieurs fois, les jambes lourdes, douloureuses, avec des impatiences. Sous la couette j'étouffe, dessus je frissonne et je gigote dans tous les sens. Le matin, quand le phénomène des températures s'inverse, quand le soleil recommence à chauffer l'atmosphère du dehors et le côté nord de l'immeuble, c'est à dire celui de la cuisine et de la pièce bleue, alors l'air de la chambre s'allège, s'adoucit, et le manque de sommeil ferme de tout son poids mes paupières.

Difficile dans ces conditions de se lever avant onze heures et demi, sans pour autant se sentir reposé. Le premier repas de la journée est donc pris plusieurs heures après, le temps de boire beaucoup, de se réhydrater, de se réveiller graduellement.

Manger de la douceur, de l'eau et de l'énergie.

Eau et jus d'argousier, infusion de concombre ou de citron avec de la lavande, de la menthe, du thym ou de l'ortie. Quelques minutes sur le net, un peu de rangement, aération du lit qui déborde sur la fenêtre, salutation au soleil, câlins à Bouddha, ma lapine, qui elle aussi a du mal à émerger par ces chaleurs.

Puis banane, abricot, kiwi, melon, myrtilles, une poignée d'amandes et de noisettes, un filet d'huile de chanvre, feuilles de framboisier et une pincée de gingembre.





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