L'inventaire circulaire


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

L'autre matin, dans la pénombre de ma chambre, la fenêtre légèrement entr'ouverte pour rafraîchir une pièce où le sommeil est une bataille contre les jambes lourdes et les suées nocturnes, une douceur inattendue m'a bercée l'instant d'un lever de soleil. Alors que mon corps gagnait petit à petit un certain répit, vers six heures, un oiseau s'est mis à chanter, tout près. Peut-être était-il perché sur le rebord de la fenêtre. Sa mélodie a envahi l'air figé de la chambre et m'a plongée dans un profond repos d'où j'entendais, au loin, le sifflement si coloré.



Derrière mes paupières, mon cerveau a connecté quelques mystérieux neurones et a enclenché le décryptage simultané du discours musical de ce petit sauvage à plumes. Soudain j'étais la spectatrice d'un fabuleux concert d'images, d'une traduction cinématographique de corollules sonores et autres trilles baroques dont l'ordre du jour consistait à faire l'inventaire circulaire, en temps et en surfaces, d'une histoire. Leur Histoire. Celle de leur groupe, un vaste groupe formé de Clans.

Je voyais le récit de leurs origines, de leurs épreuves, de leurs ententes. Les cartes de plans géopolitiques, les boucles de stratégies coopératives, l'exposé chronologique d'une archive territoriale et environnementale, dont les chapitres, ou plutôt les cercles d'archives, étaient clôturés avec fluidité par certaines notes altérées, comme étirées, avant de passer à l'ellipse suivante.

J'assistais, dans le secret de ma pièce à dormir, passablement éreintée par mes insomnies, et soudain agréablement enveloppée d'un doux relâchement, à la transmission orale du passé et du présent de la République des Merles Noirs de l'aile sud du bâtiment.

Toute la structure hiérarchique du groupe était dessinée devant mes yeux, à laquelle s'ajoutait ensuite la liste botanique et illustrée des arbres et des buissons de leur État, puis les armoiries de leurs plumages, emblèmes de chacun de leurs clans. Autant d'informations utiles pour assurer la paix, la cohésion et le partage équitable des matériaux, nourritures, abris, relais et bonnes adresses à connaître.



À un ami à qui je racontais mon rêve et qui se demandait si ce n'était pas également ce genre de discussions qui les occupent lorsqu'ils se rassemblent sur les fils qui hérissent le toit des châteaux d'eau du quartier, je répondis qu'à mon avis c'était là plutôt des réunions de plusieurs groupes pour les indispensables mises à jour des inventaires circulaires.

Tous les clans du quartier sont invités là-haut pour faire le bilan des coopératives, les annonces des trocs de ressources et négocier les frontières des territoires. Une vaste assemblée des Républiques où chacun compte pour une voix. Désormais j'en suis convaincue, les oiseaux pratiquent la démocratie participative et l'organisation horizontale.

D'ailleurs ma lapine - quoiqu'elle ai l'air tout à fait absorbée par son occupation favorite de la méditation emmanchée - partage tout à fait ce point de vue, cette conception de la cohabitation durable sur notre planète.



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La maison du bruit de fond


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Au loin dehors, j'entends les gamin.e.s qui hurlent et s'interpellent dans la cour de la maternelle et de l'école élémentaire. La fenêtre à double vitrage installée il y a un an a toutefois permis de réduire très nettement le bruit extérieur. Du coup maintenant le matin j'entends surtout les voisins. Ce sont eux qui la plupart du temps me réveillent. Sinon ce sont ces cris et ces éclats de voix aplatis, ces répliques comme enrobées de caoutchouc et lancées à tue-tête par ces échantillons de l'espèce humaine, déversant en décibels l'énergie qui les tenaille toute la matinée jusqu'à la récré.

Voici six ans jour pour jour que je suis installée dans ce trois pièces de 62m2. Appartement au cinquième étage sans ascenseur, traversant, exposition nord et sud, parquet en bois dans les chambres et le salon, carrelage de petits damiers en camaïeu de beige et ocre dans le couloir et les pièces d'eau, dalles de plastique dans l'ancienne loggia, eau froide et chauffage central compris dans les charges.

Un logement social obtenu très facilement. Bizarrement. Enfin, une fois que l'on sait quels nombreux défauts il comporte, on n'y voit là plus rien d'étrange...

Six ans déjà...



La vie dans ce logement est anxiogène, épuisante nerveusement. Et inconfortable car il y fait le plus souvent ou trop chaud ou trop froid. Le bruit est omniprésent vingt heures sur vingt quatre. Parfois plus. Les volumes des pièces sont hybrides, obligeant à de fameux [ casse-têtes ] pour réussir à disposer des meubles de façon pratique et pas trop inesthétique.

Ici, on vit mal. D'autant plus sans emploi, dans une ville moyenne de province, une région pauvre, sans aucune perspective d'avenir. Surtout après quarante ans. Dans une telle situation, on désespère et on se détruit à coup de malbouffe et d'heures passées devant un écran. Ou l'on se fait une raison et on attend, dans le vide. On attend que les journées passent, chacune plus identique que celle de la veille. Et pourtant les années défilent à une vitesse indicible. Sans doute l'effet de la mort plus proche quand on commence à vieillir.

J'ignore si je vais finir dans cet appartement, mais cela me fait horreur d'imaginer rester ici jusqu'à la fin de ma vie. Je me dis que c'est impossible étant donné la date de construction de cette barre HLM qui risque bien de partir en morceaux avant que j'atteigne l'âge de la ménopause. Quoique...

C'est donc l'heure de la récré, à moins que ce soit celle d'aller à la cantine. Je me lève, comme d'habitude ma tête est lourde, mon dos douloureux et mon nez bouché. J'attrape mon bas de pyjama, un pull pour contrer le froid qui en dehors de la couette est flagrant, et je me glisse hors de la chambre.

En ce moment je dors dans celle côté sud, la plus grande, la plus chaleureuse avec sa tapisserie couleur sorbet à l'abricot. La plus calme aussi puisque donnant sur l'arrière de l'immeuble, qui n'est pas exempte de nuisances sonores, mais où au moins la circulation est plus lointaine. En six ans, j'ai pas mal alterné l'emplacement du lit entre cette pièce orange et celle côté nord, côté rue, plus petite, plus froide en température, jusqu'à moisir, mais aussi en couleur avec son papier peint bleu de piscine en plastique.

Pour cacher les tâches d'humidité autour de sa fenêtre, j'ai retapissé le mur avec les pages au format Poche de L'étranger de Camus et des Grands Chemins de Giono. J'en ai aussi collé sur la frise qui fait le tour du reste de la pièce pour cacher ces motifs géométriques datés, d'un vert post Mitterand. Puis j'ai accroché à la fenêtre deux bandes de tissus blanches finement rayées de pervenche, provenant d'un vieux drap de coton, pour casser les angles du cadre.

Pendant cinq ans, ces deux pièces n'ont été équipées que de simple vitrage. Aujourd'hui le bruit du mouvement incessant de la circulation est moins présent dans la pièce bleue. Mais avec [ les travaux de réaménagement du quartier ] censés durer deux ans, je me suis rapatrié définitivement dans la pièce abricot.



Là où je dors, j'aime disposer le minimum d'affaires. Il y a le lit, un futon de laine posé sur son sommier en pin habillé de lin brut, au milieu de la pièce. À sa tête, un store en bambou déroulé sur sa tranche est plaqué contre le mur, pour le protéger, et retient une petite lampe en plastique blanc transparent accrochée avec une pince.

En guise de tables de nuit, posées le long du mur sous la fenêtre, deux étroites tables basses en bois légèrement blanchi à l'acrylique, qui sont d'anciennes tablettes d'étagères, et sur lesquelles sont rangés, des photos, des livres, des livres de photos, un pot avec du lierre et une lampe orange.

Contre le mur en face du pied du lit, une commode en pin pour les bonnets, les écharpes, le linge de lit et des réserves de tissus. Puis le long du mur à gauche en entrant, celui en face de la fenêtre, deux structures légères avec étagères et penderie, également en pin, chacune recouverte d'une housse zippée en toile beige.

Ah, j'oubliais. Il y avait aussi une chaise pliante de jardin en bois blanc, posée dans le coin opposé des tablettes de nuit, entre le gros pot du palmier papillon et la commode. Mais elle passe désormais le plus clair de son temps dans la pièce bleue, devant ma machine à coudre.

Enfin juste à portée de main quand on est allongé dans le lit, calé contre son sommier, un pouf en osier dont le couvercle reçoit les livres en cours de lecture, et mes lunettes, et dedans, car il fait aussi rangement, le bas de pyjama que je suis en train d'enfiler, ce matin encore, à demi éveillée, à moitié trébuchante, un pied empêtré dans une des jambes.

Je frotte mes yeux, j'essaie d'ajuster ma vision, de rejoindre sans bruit la porte. Au travers les petits traits, qui transpercent le volet roulant, le temps est indéfinissable, je ne saurais dire s'il fait beau. Je m'extirpe de la pièce en ouvrant doucement la porte, je frôle le rideau qui pend dans l'entrée, puis je vais ouvrir le volet du salon. Et la lumière, piquante ou blafarde, baigne les sauts de cabri de Bouddha, ma lapine, qui vit en liberté dans l'appartement, et qui déjà m'invite à jouer avec sa peluche, avant de filer tout droit dans la cuisine quand je lui demande tu as faim ?


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