L'inventaire circulaire


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

La nuit est une bataille. Contre la douleur. Parce que l'été la chaleur tombante du toit rend les pièces étouffantes, parce que l'hiver le chauffage central turbine autant que le jour est fait de la chambre une étuve. Et cette chaleur apparemment est mal tolérée par mon organisme qui manifeste tout au long de la nuit des courbatures douloureuses dans les jambes, des tiraillements, des fourmis et des impatiences.



La dureté de mon matelas futon en laine n'aide pas. J'ai donc ajouté un sur-matelas, en réalité une simple couette, pour adoucir sa surface. L'effet a été immédiat sur la qualité de mon sommeil, mais aussi très bref. Et je ne me l'explique pas.

J'ai essayé de dormir sous une couette plus légère, puis j'ai remis ma grande couette en laine, aucune différence. Depuis quelques nuits, je garde alors la fenêtre ouverte pour tenter de rafraîchir mes jambes, mais rien n'y fait.

Cependant, une douceur surprenante d'une autre nature m'a bercée l'instant d'un lever de soleil. Alors que mon corps gagnait petit à petit un certain répit, vers six heures l'autre matin, un oiseau s'est mis à chanter tout près. Peut-être était-il même perché sur le rebord de la fenêtre. Sa mélodie a envahi l'obscurité de la chambre et m'a plongée dans un profond repos d'où j'entendais, au loin, le souffle si coloré.

À demi rêvant, mon subconscient a eu accès au décryptage du discours de ce petit sauvage à plumes si matinal. J'assistais à un concert d'images, toutes circulaires, faisant l'inventaire en chiffres et en durées cycliques d'une histoire. Leur Histoire. Celle de leur groupe, un groupe lui-même formé de clans.

Le récit des origines, des épreuves, des ententes. Un énoncé riche de contenus géopolitiques, stratégiques et sociaux, dans une continuité chronologique autant que géographique et environnementale, dont les chapitres, ou plutôt cercles d'archives, étaient clôturés avec fluidité par certaines boucles de notes avant de passer à l'ellipse suivante.

J'assistais ainsi en secret à la transmission orale de leur passé et de leur présent, de l'énoncé historique de la structure du groupe qui détermine l'actuelle, auquel s'ajoutait la description précise des arbres de leur état et les armoiries de leurs plumages, emblèmes de leurs clans. Autant d'informations sur la hiérarchie de leur organisation que sur les ressources à disposition, matériaux, nourriture, abris, relais et autres bonnes choses à savoir pour bien organiser sa journée.



À mon ami à qui je racontais mon rêve d'oiseaux et qui se demandait si ce n'était pas également ce genre de discussions qui les occupent lorsqu'ils se rassemblent sur les fils qui hérissent le toit des châteaux d'eau du quartier, je répondis qu'à mon avis c'était là plutôt des réunions de plusieurs groupes pour partager les mises à jour des inventaires circulaires, du bilan des coopératives, et mener à bien les négociations du partage des ressources et des territoires.

Car désormais j'en suis convaincue, les oiseaux pratiquent la démocratie participative, l'organisation horizontale et la coopération. D'ailleurs ma lapine, quoiqu'elle ai l'air absorbé par son occupation favorite, partage tout à fait ce point de vue et cette conception de la cohabitation sur notre planète.



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La maison du bruit de fond


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Au loin dehors, j'entends les gamin.e.s qui hurlent et s'interpellent dans la cour de la maternelle et de l'école élémentaire. La fenêtre à double vitrage installée il y a un an a toutefois permis de réduire très nettement le bruit extérieur. Du coup maintenant le matin j'entends surtout les voisins. Ce sont eux qui la plupart du temps me réveillent. Sinon ce sont ces cris et ces éclats de voix aplatis, ces répliques comme enrobées de caoutchouc et lancées à tue-tête par ces échantillons de l'espèce humaine, déversant en décibels l'énergie qui les tenaille toute la matinée jusqu'à la récré.

Voici six ans jour pour jour que je suis installée dans ce trois pièces de 62m2. Appartement au cinquième étage sans ascenseur, traversant, exposition nord et sud, parquet en bois dans les chambres et le salon, carrelage de petits damiers en camaïeu de beige et ocre dans le couloir et les pièces d'eau, dalles de plastique dans l'ancienne loggia, eau froide et chauffage central compris dans les charges.

Un logement social obtenu très facilement. Bizarrement. Enfin, une fois que l'on sait quels nombreux défauts il comporte, on n'y voit là plus rien d'étrange...

Six ans déjà...

La vie dans ce logement est anxiogène, épuisante nerveusement. Et inconfortable car il y fait le plus souvent ou trop chaud ou trop froid. Le bruit est omniprésent vingt heures sur vingt quatre. Parfois plus. Les volumes des pièces sont hybrides, obligeant à de fameux [ casse-têtes ] pour réussir à disposer des meubles de façon pratique et pas trop inesthétique.

Ici, on vit mal. D'autant plus sans emploi, dans une ville moyenne de province, une région pauvre, sans aucune perspective d'avenir. Surtout après quarante ans. Dans une telle situation, on désespère et on se détruit à coup de malbouffe et d'heures passées devant un écran. Ou l'on se fait une raison et on attend, dans le vide. On attend que les journées passent, chacune plus identique que celle de la veille. Et pourtant les années défilent à une vitesse indicible. Sans doute l'effet de la mort plus proche quand on commence à vieillir.

J'ignore si je vais finir dans cet appartement, mais cela me fait horreur d'imaginer rester ici jusqu'à la fin de ma vie. Je me dis que c'est impossible étant donné la date de construction de cette barre HLM qui risque bien de partir en morceaux avant que j'atteigne l'âge de la ménopause. Quoique...

C'est donc l'heure de la récré, à moins que ce soit celle d'aller à la cantine. Je me lève, comme d'habitude ma tête est lourde, mon dos douloureux et mon nez bouché. J'attrape mon bas de pyjama, un pull pour contrer le froid qui en dehors de la couette est flagrant, et je me glisse hors de la chambre.

En ce moment je dors dans celle côté sud, la plus grande, la plus chaleureuse avec sa tapisserie couleur sorbet à l'abricot. La plus calme aussi puisque donnant sur l'arrière de l'immeuble, qui n'est pas exempte de nuisances sonores, mais où au moins la circulation est plus lointaine. En six ans, j'ai pas mal alterné l'emplacement du lit entre cette pièce orange et celle côté nord, côté rue, plus petite, plus froide en température, jusqu'à moisir, mais aussi en couleur avec son papier peint bleu de piscine en plastique.

Pour cacher les tâches d'humidité autour de sa fenêtre, j'ai retapissé le mur avec les pages au format Poche de L'étranger de Camus et des Grands Chemins de Giono. J'en ai aussi collé sur la frise qui fait le tour du reste de la pièce pour cacher ces motifs géométriques datés, d'un vert post Mitterand. Puis j'ai accroché à la fenêtre deux bandes de tissus blanches finement rayées de pervenche, provenant d'un vieux drap de coton, pour casser les angles du cadre.

Pendant cinq ans, ces deux pièces n'ont été équipées que de simple vitrage. Aujourd'hui le bruit du mouvement incessant de la circulation est moins présent dans la pièce bleue. Mais avec [ les travaux de réaménagement du quartier ] censés durer deux ans, je me suis rapatrié définitivement dans la pièce abricot.

Là où je dors, j'aime disposer le minimum d'affaires. Il y a le lit, un futon de laine posé sur son sommier en pin habillé de lin brut, au milieu de la pièce. À sa tête, un store en bambou déroulé sur sa tranche est plaqué contre le mur, pour le protéger, et retient une petite lampe en plastique blanc transparent accrochée avec une pince.

En guise de tables de nuit, posées le long du mur sous la fenêtre, deux étroites tables basses en bois légèrement blanchi à l'acrylique, qui sont d'anciennes tablettes d'étagères, et sur lesquelles sont rangés, des photos, des livres, des livres de photos, un pot avec du lierre et une lampe orange.

Contre le mur en face du pied du lit, une commode en pin pour les bonnets, les écharpes, le linge de lit et des réserves de tissus. Puis le long du mur à gauche en entrant, celui en face de la fenêtre, deux structures légères avec étagères et penderie, également en pin, chacune recouverte d'une housse zippée en toile beige.

Ah, j'oubliais. Il y avait aussi une chaise pliante de jardin en bois blanc, posée dans le coin opposé des tablettes de nuit, entre le gros pot du palmier papillon et la commode. Mais elle passe désormais le plus clair de son temps dans la pièce bleue, devant ma machine à coudre.

Enfin juste à portée de main quand on est allongé dans le lit, calé contre son sommier, un pouf en osier dont le couvercle reçoit les livres en cours de lecture, et mes lunettes, et dedans, car il fait aussi rangement, le bas de pyjama que je suis en train d'enfiler, ce matin encore, à demi éveillée, à moitié trébuchante, un pied empêtré dans une des jambes.

Je frotte mes yeux, j'essaie d'ajuster ma vision, de rejoindre sans bruit la porte. Au travers les petits traits, qui transpercent le volet roulant, le temps est indéfinissable, je ne saurais dire s'il fait beau. Je m'extirpe de la pièce en ouvrant doucement la porte, je frôle le rideau qui pend dans l'entrée, puis je vais ouvrir le volet du salon. Et la lumière, piquante ou blafarde, baigne les sauts de cabri de Bouddha, ma lapine, qui vit en liberté dans l'appartement, et qui déjà m'invite à jouer avec sa peluche, avant de filer tout droit dans la cuisine quand je lui demande tu as faim ?


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