Dimanche d'eau blanche


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Le ciel est aussi blanc qu'une porte de frigo. Le vent secoue le volet roulant légèrement abaissé, comme autant de spasmes torsaderaient une colonne vertébrale transie par le froid. Le voile rouge, que j'ai attaché au bas du volet en guise de store, se trémousse, se soulève, vibre, flotte et tremble à la verticale, s'érigeant par vagues en drapeau, attestant de ma conquête du balcon, s'arrogeant la fonction du signe belliqueux de mon lien au lieu.



La luminosité ne donne aucune indication de l'heure qu'il est. Seule la voisine du 8 trahit le moment des repas qui approchent, portant la voix à travers plafonds, murs et planchers, comme un adjudant réveille ses troupes à l'aube avant le combat, en jurant, beuglant, éructant ici sa névrose au visage de ses deux gamins.

Tous les jours les mêmes drames aux mêmes moments. Cette habitude du conflit obligatoire toujours pour les mêmes raisons doit servir de repères chronologiques. Ou bien seulement justifier l'existence des cordes vocales...



Je pose la question.

Tandis que ma lapine mastique du brocoli qui craque sous ses molaires, une porte claque. Encore la voisine. Le robinet coule dans ma cuisine. Je vais regarder à la fenêtre les arbres brassés par les bourrasques, s'embrassant les uns les autres, mêlant feuilles et branches, ballottés par un bazar de vents contraires.

Une voiture blanche passe.

C'est un jour où le désarroi des gens se mesure aux temps calmes, plus longs et nombreux qu'à l'accoutumé. Jour chômé, jour du seigneur, jour d'été mais temps d'automne. Jour blanc comme une baignoire, dur et froid. Jour non-ouvré, où tout est fermé. Jour où la pluie annoncée ne brasse que poussières et volets.

Jour où la télé reste l'indéboulonnable divertissement assuré.



Chez moi, il n'y en a pas. De télé. Je lis, je regarde films et séries, entre deux grattouilles d'oreilles de bestiole à fourrure.

Pas de canapé non plus, mais un canapouf, un futon de laine posé au sol et garni de coussins. Je vis par terre, à la japonaise.

Les tapis sont l'alpha et l'oméga du confort de mon salon.

Tour à tour carré où je pose ma mini table pour travailler sur mon ordinateur, faire mes comptes ou bien manger, triangle où je couds, rectangle où je m'étire de quelques postures de yoga, cercle de jeu pour une lapine obsédée par la chasse au Raymond, sa peluche.



Ou bien encore bande latérale et aléatoire où je m'allonge pour faire le cadavre.

La fatigue fond sur mes paupières. La lumière blanche aplatit les angles, aggrave les contrastes, épuise le moral.

Le ciel est de plomb mais rien n'en tombe.



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Le confort de Tokyo


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Si je me suis installée dans ma ville actuelle, c'était un choix par défaut. Il s'est présenté au bout de neuf ans un moyen de quitter un logement minuscule et insalubre dans un quartier populaire de Bordeaux. Un moyen, pas une solution. C'est juste dorénavant moins pire.



Mon logement est plus grand, il n'est pas rongé de moisissures et dévoré par les termites, aucun chien ne pisse sur la porte d'entrée et j'ai du soleil qui filtre par les fenêtres toute l'année. Du moins quand il fait beau. C'est pas mal quand même.

Dans mon quartier il y a un bon petit supermarché bien achalandé en bio, en légumes et fruits, en produits courants écologiques à prix tout à fait abordables. Il y a aussi une fois par semaine un maraîcher qui vient vendre sa production sur le parking de l'auberge de jeunesse, un producteur en agriculture raisonnée qui cultive une succulente variété d'épinards. Je peux tout faire à pied, ou presque. Même plus besoin de bus. D'autant que la qualité de l'offre de service de ce dernier ne cesse de se détériorer.



Mais on reste loin du confort d'une ville comme Tokyo. Sans doute parce que le confort, dans la culture japonaise, est devenu assez tôt dans leur Histoire un paramètre obligatoire dans un pays insulaire secoué tout au long de l'année par les forces de phénomènes naturels destructeurs. Et pour un peuple très curieux mais dans le même temps prudent, surtout envers ce qui lui est étranger, rien de plus naturel que de se pourvoir du plus grand pragmatisme, jusqu'aux confins du raffinement.

Les Japonais sont de grands voyageurs, dans le monde mais aussi à l'intérieur même de leur pays, et ce depuis le 17ème siècle. Malgré l'absence de revêtement sur les chemins et de ponts pour traverser les rivières, les routes principales étaient noir de monde, et partir exigeait peu de préparatifs. Que ce soit pour se rendre en pèlerinage dans les sanctuaires et goûter les spécialités locales, ou mue par leur fonction administrative ou leur statut professionnel, tels les marchands, les saisonniers, les chefs régionaux, les escortes, les samouraïs, tout une foule trottait au gré de leurs obligations à travers le pays. Et par un seul moyen de transport, les pieds.



Pas étonnant qu'ils aient su mettre en place et développer un savoir-faire unique en terme d'accueil. Les routes du Japon offrent depuis plusieurs siècles un large panel de structures et de services pour pouvoir passer la nuit ou simplement se reposer, pour se restaurer, se rafraîchir, se laver et repartir frais de la moustache. Les autorités tenaient particulièrement à maintenir la sécurité sur les routes étant donné que celle-ci bénéficiait aux affaires, autant commerciales, administratives, structurelles que politiques. La qualité de la libre circulation assurait la stabilité du pays. Ce principe progressiste a de quoi inspirer.

Paradoxalement, plusieurs époques ayant été marquées par des incendies ravageurs et de terribles tremblements de terre, des habitats de conception légère se sont imposés, préservant sommairement l'intimité, très inconfortables par la chaleur étouffante qui y règne l'été et l'atmosphère frigorifique l'hiver. Ce sont ces contraintes qui ont sans doute d'autant contribué à la recherche de sécurité et de confort que certains lieux en dehors du foyer vont offrir. Tels les Onsen 温泉, littéralement "source d'eau chaude" autour de laquelle est construit un établissement thermal, et bien sûr les Sentō 銭湯 c'est à dire les bains publics. Tous sont des espaces de relaxation et d'hygiène corporel, autant que d'occasions de se réchauffer et de créer du lien social.

D'ailleurs ils sont traditionnellement mixtes, ou le sont restés jusqu'à ce que les Américains occupent le pays et imposent leur pudibonderie.



De cette culture de la sécurité, ce pays n'a jamais cessé de s'y dédié. Aujourd'hui cela se présente sous la forme d'une sensation de quiétude, même dans la plus grosse mégalopole du monde.

Outre que chacun respecte les termes d'un contrat tacite afin d'assurer la paix social - en respectant les files d'attente par exemple, même aux passages piétons - il est naturel de trouver facilement les commodités qui rendent tous déplacements plus agréables. Par exemple, dans Tokyo on n'angoisse pas à l'idée de devoir faire pipi à un moment donné. Mais ce n'est pas tout. Ceci dit, ici en France ce serait déjà beaucoup.

Ajoutés aux nombreux toilettes disponibles dans toutes les galeries et les quartiers commerciaux, des distributeurs de boissons, de snacks ou de cigarettes sont disséminés partout dans la ville. Le sentiment de sécurité est d'autant plus favorisé par la présence de panneaux d'informations partout où l'attention des usagers est requise - en cas de travaux ou d'intempéries par exemple - et par des annonces vocales ou des signaux sonores qui orientent, fluidifient la circulation, facilitent les flux.

Parfois trop même, au point que certains Japonais se sentent infantilisés.



Autres services pratiques et gratuits sont les sachets et les consignes pour parapluies placés à l'entrée des magasins afin d'éviter lorsqu'il pleut de mouiller les sols. Sachets dans lequel on enfile le parapluie si on souhaite le garder avec soi dans le magasin. Consignes qui se résument souvent par un simple pot sans que l'on soit inquiété pour autant de se faire voler son pépin. Et si ça se produisait malgré tout, ce serait sans doute contraint par un cas de force majeur et plus sous la forme d'un emprunt, votre parapluie ayant de forte chance de réapparaître quelques jours plus tard au même endroit.

Au pire, on rachète un parapluie à 3€ dans n'importe quel Combini コンビニ, ces supérettes multi-services ouvertes 24h/24 où l'on trouve de tout, de quoi manger et boire chaud ou froid, des produits et ustensiles d'hygiène et d'entretien pour la maison, de la papeterie, des magazines, des sous-vêtements, des cravates et des mouchoirs, un service postal, des téléphones portables, des nécessaires de voyage et de bricolage, un distributeur de billets ou même la possibilité de payer ses factures.



À Tokyo, on gère les caprices de sa vessie et de la météo très facilement. Mais on peut aussi nettoyer ses lunettes, toujours gratuitement, dans un des bains ionisants qui sont installés sur des tables devant les vitrines des opticiens, ou bien encore utiliser des lunettes quand on n'y voit pas bien de près, mises à disposition gracieusement aux guichets des banques, des assurances, des bureaux administratifs...

Sans oublier les célèbres hôtels capsules mais aussi les cybercafés qui offrent un petit espace d'intimité pour les Salarymen サラリーマン ayant raté leur dernier train du soir ou pour les personnes sans domicile.



Nombreux sont aussi les coins où s'asseoir. Même si parfois ils sont d'un confort spartiate. Très agréable également la vapeur d'eau propulsée dans certaines rues commerçantes durant la saison très chaude, ou bien encore les baies vitrées, surtout au dernier étage des buildings, devant lesquelles on a aménagé des tables et des chaises, des fauteuils, des banquettes, ou toute autre sorte d'appuis pour pouvoir se poser et profiter un instant du point de vue offert sur la ville. Le spectacle gratuit de la rue.



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Jardin naturel en pots


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Après une décennie à ne profiter que d'une seule petite fenêtre craquelée, moisie et située au rez-de-chaussée, avoir un balcon au cinquième étage donne des idées. Des envies de plantes comestibles, ou à fleurs, ou les deux. Surtout dans une ville où ses habitants n'ont pas du tout la culture du balcon fleuri. Un besoin de vert se fait alors lourdement ressentir, d'autant plus dans un immeuble gris et blanc.



Les premières touffes herbues à se voir installer en pots sur ce balcon d'à peine deux mètres carrés furent des fleurs sauvages prélevées avec leurs racines en bord du chemin des Tramways. Achillée millefeuille, sarrasin et carotte sauvages, violette... Puis au fil du temps, avec plus ou moins de succès, j'y ai planté des aromates, des bruyères, du lierre, des soucis, du lin, des capucines, de la bourrache, de la mousse, des framboisiers, et toutes sortes de graines de plantes à papillons ou mellifères.



Les moineaux ont parfois adoré guillotiner les pâquerettes, répandre partout le millet accroché à la rambarde l'hiver ou abandonner quelques plumes en atterrissant sur la gouttière du toit juste au-dessus. Quelques bestioles velues et bourdonnantes y ont chaque année leurs habitudes, picorant le cœur de chaque fleur. Une poignée de coccinelles et de mésanges. Une tourterelle. Certains autres engins aussi qui me font dresser les poils à chaque coup, tels les punaises, les mille-pattes, les faucheuses, ou pire encore, les pince-oreilles. Et parfois de rares spécimens tout à fait fascinants et méconnus de ma nomenclature entomologique.



Également une colonie de fourmis qui s'est installée au printemps dernier. Avec ses avantages, et ses inconvénients. Pas agréable en effet de s'installer au soleil pour lire un bon bouquin au milieu d'une myriade d'ouvrières affairées et très curieuses de l'odeur de votre épiderme. Très agaçant du reste aussi quand elles réussissent à trouver un chemin dans le châssis en bois de la porte-fenêtre et s'invitent dans le salon. Jusqu'à m'obliger à faire les finitions du travail bâclé des poseurs de menuiserie venus l'été dernier la changer. Pour la seconde fois depuis mon emménagement...

Mais très pratique cependant d'avoir à domicile toute une petite armée qui veille à la bonne santé des plantes de leur environnement, en mangeant les parasites, en aérant le terreau, en disséminant les graines, en enrichissant la terre par leur travail de recyclage des déchets végétaux et animaliers, tout en étant elles-même une source de nourriture pour d’autres insectes et pour des oiseaux. Et cela sans autre contribution qu'un peu d'attention afin d'éviter de les écraser à chaque pose d'un pied. C'est légèrement acrobatique comme démarche horticole, mais ça en vaut la peine. Évidemment, c'est moins rigolo quand on a aussi des rosiers.

Je pense qu'elles ont élu domicile sur ce balcon, attirées par le bois de palettes avec lequel j'ai construit des supports pour aménager l'espace et isoler les pots du béton. Je n'ai pas réussi à localiser leur nid, cependant. J'attends de voir si l'été prochain elles élèveront des pucerons, mais jusqu'ici je n'en ai pas vu.



Un jardin en pots sur un balcon, c'est aussi un témoin vivant à long terme du changement climatique. Orienté au sud et balayé par les vents à cet étage, les conditions sont difficiles pour de nombreuses plantes. Et au fil des années j'ai du adapter les variétés à ces contraintes. Enfin ce sont elles qui se sont adaptées. Car je laisse faire la nature, comme en permaculture. Je ne change plus le terreau depuis trois ans, je l'enrichis seulement régulièrement avec des crottes de lapin séchées et broyées. Ça tombe bien, j'ai une production d'engrais à domicile, gratuite et illimitée.



Je laisse également les fleurs monter en graines et les disperse, permettant ainsi à des annuelles de repousser à la saison suivante, sans devoir faire de nouveau semis. Je conserve la plupart des pousses spontanées, de variétés exportées par les insectes et les oiseaux. Quand je sème, je ne respecte aucune distance, j'étale généreusement un mélange aléatoire. Je laisse ensuite les cohabitations s'organiser d'elles-mêmes, parfois par demi-douzaine dans un seul pot. La concurrence favorise un compromis, des échanges bénéfiques autant au niveau racinaire que dans la partie aérienne. Les plantes gèrent parfaitement tout au long de leur croissance l'espace à leur disposition, d'autant plus si elles sont rustiques.

Enfin je ne laisse jamais la terre nue, que je recouvre de feuilles, brindilles mortes et brisures de foin.

Certains plants prélevés sur le chemin n'ont réapparu que cette année, soit plus de cinq années après leur déménagement dans mes pots. Restés en sommeil jusqu'à ce qu'ils se sentent assez bien pour germer à nouveau. Mais il est surprenant, et alarmant, de voir en si peu d'années l'évolution du balcon en général. Avec la raréfaction de la pluie, la baisse de la luminosité, des températures plus douces en hiver, caniculaires en été. Et où en plein mois de décembre certains plants ne cessent de faire des bourgeons, des fleurs, et même des fruits., comme les pâquerettes, les capucines, le souci, et les framboisiers.



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