Le manque de Caillou


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Lundi 17 juin 13h37 - Cette fois, quand je rentre dans la clinique vétérinaire, j'arrive à parler. Cette fois je porte une cage de transport, un sac de foin bio neuf et un bac à litière. Je les tends à la personne de l'accueil, qui me fait un large sourire en me remerciant pour la SPA. Je ressors et je tremble un peu. C'était les dernières affaires de Bouh ; Bouddha, Tichou, Tibou, Petit Bout, Babouh... Mon Caillou.



Dimanche 2 juin 17h04 - Elle est là, je peux la regarder, la toucher, lui parler même, mais elle, n'est plus là. Son corps a repris sa forme à l'instant où son coeur a cessé de battre.

Tout le liquide qu'il bloquait par son dysfonctionnement dans ses membres inférieurs s'est résorbé. Elle est de nouveau elle, comme elle l'a été durant neuf ans et demi, mais ce n'est plus elle. C'est juste sa forme, ses contours, sa douceur, avec encore un peu de sa chaleur.



Durant un mois, les symptômes se sont enchaînés. Ce matin encore, elle vaquait à ses occupations, en se déplaçant difficilement, mais en s'accrochant avec toujours le même vif instinct. Jusqu'à se poster sur le tapis rond posé à la tête du canapé où j'ai dormi avec elle, dans le salon.

J'ai ouvert les yeux et suis tombée nez à nez avec son bout de nez. Toute la nuit mon propre coeur s'essoufflait de rester à l'écoute de ses sursauts, de ses lourds déplacements, de son grignotage de foin de plus en plus lent.



Ce matin donc, j'ouvre les yeux au bruit froissé d'un de ses tout petits et lents déplacements, et elle est là, à porter de bisou, l'air de dire hé debout là dedans je ne suis pas encore morte, et j'ai faim. Et elle a mangé, mais pas beaucoup. Je remarque qu'elle ne revient pas à son assiette, tout au long de la matinée, comme à son habitude. Elle n'y retouchera plus.

Les rituels de la journée ont suivi. Nettoyage des pipis, disposition de tissus propres là où elle se repose, changement de sa litière, toilette de son arrière train, soins des pattes arrières, massage pour sécher son pelage à la fin de la toilette.

Depuis deux jours elle n'arrive plus à boire qu'à la pipette. Depuis cette nuit elle ne peut plus sauter dans son grand bac. Décision est prise de l'enlever et de le remplacer par une toile imperméable sur laquelle j'étale une généreuse couche de litière.



C'est une journée très chaude. La deuxième consécutive. L'après-midi, tous les volets sont fermés. Attentive à ses moindres besoins, je suis tout le temps près d'elle sur le canapé, je la caresser, la rassure, le tiens contre moi. Depuis quelques heures, elle n'a plus touché à son foin, elle a arrêté de s'alimenter.

Soudain elle manifeste le désir de sauter au sol. Je la rattrape avant la chute et pensant qu'elle veut rejoindre sa litière, la porte et l'y dépose doucement.



Mais c'était autre chose. Elle cherche son souffle, elle ouvre la bouche pour tenter d'aspirer de l'air, en vain. Plus aucun son ne sort de sa gorge, ni même un imperceptible gémissement. Je suis là, je la maintiens pour tenter de soulager ses poumons mais je ne peux plus rien faire.

Je la soulève pour la réinstaller sur le canapé, elle se cale de tout son poids contre mon coeur, résignée, puis je la dépose délicatement. Là elle s'étend de tout son long sur le ventre, toute force l'a abandonnée. Mais elle lutte, surprise de ne toujours pas sentir un peu d'oxygène entrer par ses narines, ses pattes arrières contestent, boxent par intermittence dans le vide. Je redoute les convulsions, mes deux mains cherchent à l'accompagner, à retenir sa frayeur, ma voix lui murmure de lâcher prise, tout à mon corps défendant l'autorise à me quitter.



Elle est là, juste sous ma main, si douce, si petite. Et tout se vide autour d'elle, que son immobilité fabrique, me laisse éparpillée. Plus la vie la quittait, moins de bruit elle faisait, plus d'espace elle prenait.

Tout ce temps qui était pour elle, tout cet espace qui était à elle, tout s'est désintégré dans la seconde où son dernier spasme lui a offert le répit. Elle avait neuf ans et demi.



Le manque que sa disparition impose est fulgurant. Dans cet appartement qui était son monde, son territoire, tout était mesuré, disposé, organisé, agencé, nettoyé, ordonné, surveillé en fonction d'elle. Elle était le gabarit de toutes formes, rythmes et ordres. Elle était le motif du choix des matières, des horaires. Dans ma journée, elle était le point de départ et la boucle de fin.

Elle était le premier contact, le premier bruit, puis le dernier sourire, l'indispensable bisou et clignement d'oeil avant d'aller dormir.



Tout mon corps, quand revient la minute où chaque jour il avait l'habitude d'être à côté d'elle, réclame l'infinie douceur du duvet de sa fourrure, la chaleur de son ventre, le bruit du grignotement de ses dents, le bond qu'elle faisait de plaisir sur son flanc, le frétillement de ses narines, l'odeur juste derrière ses oreilles...

L'idée qu'elle n'est plus lui est indicible. Mon corps est comme incomplet, tournant en rond, en quête d'un sens qu'il a perdu.

La mort ne fait pas partie de la vie. Quand on est mort, on n'est plus, le verbe être ne devrait pas s'appliquer à cet état, c'est un non-sens. Il n'y a plus rien puisqu'on est mort, juste le corps, tout ce qui faisait ce qu'il était vivant n'est plus. Reste le corps du mort, et les corps des survivants dépouillés de ce qui les liait.

C'est l'impossible retour qui fait partie de la vie, la perte, l'absence, le manque. L'irréversible.



La mort, c'est l'avenir, c'est abstrait, juste une idée.

C'est quelques semaines durant lesquelles je sentais une ombre s'inviter. Quand la mécanique biologique s'est tout à fait cassée, c'est quelques minutes où mon impuissance m'a ratatinée de chagrin, où mon coeur saignait à vif de sentir mon Caillou s'envoler. Puis quelques secondes encore, où entre mes mains son corps a convulsé et ses yeux se sont éteints.



Durant neuf ans, Bouddha n'a jamais été malade. Ça a été une ribambelle de jeux, de câlins, de rires et d'espiègleries. Beaucoup de ménage, des bêtises, des soins routiniers aussi. Mais avec leur lot d'effronterie et de malice tant elle était curieuse de tout et en même temps rebelle. Quelques inquiétudes parfois, pour des maladresses, du reste inutiles tant son petit corps était autonome, résilient, jusqu'au bout plein d'une santé pétillante.

Seulement les souvenirs des derniers moments ont une telle puissance. Dévastatrice. Mon cerveau rejoue le film sans cesse. Comme pour remettre en cause sa véracité, abasourdi par la cruauté de l'instant qui file entre les doigts, s'échappe, s'évapore comme l'étincelle de son regard.

Autour des meubles, sur les tapis, sous le bureau, au coin de la porte, dans les plis des rideaux, partout elle existe encore. Déjà le vide envahit l'air dur entre ces quatre murs où la voix comme dans une chapelle maintenant résonne.



Lundi 3 juin 13h15 - Pour la première fois je me rends à la clinique vétérinaire, avec une boîte en carton emballée dans un furoshiki de toile noire. Il a plu toute la nuit, laissant les arbres lourds d'une eau désormais rare. Quelques centaines de mètres me séparent de la clinique que je fais à pied.

Le sol humide, foncé, l'air circulaire, le soleil discret. Mes bras le long de mon ciré et mon coeur défaillant sont les seuls bruits que j'entends. Mon souffle est court, ma tête dans un scaphandre. Du cerisier au château d'eau, du carrefour à la grille, du container à la borne, du poteau au virage, un merle chante repris par un autre, puis un autre.



Chaque trottoir, chaque bout de fleur, chaque plume d'oiseau, chaque caillou est sous mes pas l'ultime étape vers le définitif, le témoin de l'irréversible. Traverser le parking de basalte, monter la rampe du perron, tirer la porte d'entrée de la clinique finit d'épuiser mon stock de courage.

Devant l'assistante à l'accueil, les mots bloquent ma gorge comme des graviers. Sur le comptoir, je signe le papier de la crémation, mes lunettes comme des aquariums, la boîte en carton déballée de la toile noire posée juste à côté.

J'ouvre une dernière fois le couvercle, touche une dernière fois mon Caillou. Bouddha est là, je la regarde, ma main est posée sur elle, mes yeux inondés me hurlent que c'est fini, mais mon cerveau me ment.



DClassé dans : Mon appartement ,Mots clés : Corps, Lapin

Poil de boue


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Accepter la disparition, la fin, l'arrêt, c'est presque facile. Tout disparaît, s'éteint, s'arrête un jour ou l'autre. C'est une chose que l'on apprend assez vite dans la vie. D'autant plus quand on a le souci du détail et le goût pour la perfection. Mais accepter que la perte n'en finisse pas, qu'elle soit difficile, douloureuse, injuste.



Quand tout fout le camp en même temps, quand le monde s'étiole, que les experts annoncent la catastrophe pour dans douze ans, que plus rien n'a de sens, que les mots sont usés jusqu'à l'os pour leur faire dire leur exact contraire, qui est un mensonge, que le proto-fascisme s'étend avant qu'on ai eu le temps de dire ah bon, c'est pour de vrai, et que demain il faudra racheter des oeufs, parce que "la vie continue"...



Quelle couleur est à la rescousse du désarroi pour réussir à enrober chaque nouveau jour de la nécessité de continuer ?

Celle de l'onde, de la fumée, de la suie, de la cendre ? Pour faire que seul l'instant compte, ne ressentir que la minute, s'enraciner dans la seconde et ne décider qu'à partir d'elle. S'enfoncer jusqu'à la tête dans la gadoue, quitte à figer. Écarter les doigts et laisser la douceur de la glaise glisser entre, respirer la terre par les pores. Manger son chagrin et rêver de reprendre sa marche.

Effleurer l'espoir de partir, pouf, de s'éparpiller façon puzzle. Avec pour bagage le seul besoin, le devoir, de résister. Et puis finir par se suicider aux particules de Maillard.



DClassé dans : Ma ville ,Mots clés : Couleurs, Lapin, Voyage

Matin peau de chagrin


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Dans un film, quand un personnage se réveille, il commence toujours par d'abord ouvrir les yeux, regarder autour de lui, puis par revenir petit à petit à la réalité. Parce que sans doute c'est une manière visible de mettre en scène le réveil. Mais dans la réalité, cette dernière s'impose au cerveau par les sons environnants qui petit à petit arrivent à la lisière de la conscience et tirent celle-ci de sa léthargie. Autrement dit, le matin quand j'ouvre mes yeux, ça fait belle lurette que [ le voisin du dessous ] m'emmerde avec son radio-réveil à tue-tête et ses allers et venues en chaussures de sécurité.



L'expérience du réveil n'est sans doute pas universelle. D'autant moins vu les nombreux troubles du sommeil dont sont atteints les gens dans nos contrées. Pour ma part, dormir n'est pas du tout une phase de repos. Ou rarement. Et si un matin, aux premières lueurs des projecteurs qui s'allument automatiquement autour de la maison de quartier au pied de mon immeuble - donc vers six heures du mat - on m'annonçait qu'exceptionnellement on double le temps de la nuit et que sous l'effet d'un rewind interstellaire le ciel redeviendrait instantanément noir, je prendrais une profonde inspiration et calerais mon oreille gauche dans la plume avec le plaisir de retourner à mes rêves, bercée par la chance inespérée de peut-être combler cette fois vingt cinq ans de déficit.



C'est le lycée qui dans un premier temps entama la qualité de mes nuits. Levée durant quatre ans - j'ai redoublé ma seconde - à six heures du mat - c'est un horaire qui me poursuit - pour pouvoir prendre le TER qui raccourcissait les vingt quatre kilomètres qui me séparaient de l'éducation nationale. Mais c'est le travail qui mit un point final à ma capacité de m'endormir dès que mon oreille gauche touchait la plume. Enfin le Dacron®, à l'époque.



Des années à alterner horaires d'ouvertures avec shifts de fermeture. C'est les mains dans la graisse froide à récurer les cuves à frire quand le matin il fait encore nuit, quand l'estomac n'avalera rien avant onze heures et que le cerveau n'est pas tout à fait reconnecté au corps. Puis c'est les pieds qui piétinent jusqu'à la fin du service à deux heures dans la nuit, ce qui suppose une sortie du boulot à trois, avec dans le corps toutes les vannes de réserves d'énergie ouvertes en grand pour pouvoir boucler la procédure de démontage, nettoyage, remontage et brossage du sol en moins de quarante cinq minutes. Vannes qui ne se refermeront qu'une bonne heure plus tard, au point d'avoir besoin d'enchaîner au bar d'à côté, à danser hilare sur le comptoir, traînant dans mon sillage l'odeur industrielle d'huile de colza brûlée imprégnée dans mes cheveux.



Ce rythme à la con déglingue vite tous les petits ressorts de l'horloge circadienne. Et encore j'ai le mérite de ne m'être aidée d'aucune substance chimique, voire illégale, pour me booster et ensuite pour me calmer.



Aujourd'hui quand mes yeux s'ouvrent le matin, la première émanation de mon corps est un regret, un soupir, blasé que je suis du même état des lieux, du montant de ma dette de sommeil qui sans cesse enfle, comme mes paupières, et contre le remboursement de laquelle tous les éléments de mon environnement, vélomoteurs, voisins, voitures, voyous, vacataires des espaces verts, tous les virtuoses braillards et autres vilipendeurs de la paix sociale, se sont ligués pour que jamais je bénéficie d'aucun rétablissement personnel.



La matinée est déjà pas mal entamée, me laissant à mon amertume d'une journée qui s'annonce trop courte pour avoir l'impression d'en avoir fait quelque chose. Je rabats un coin de ma couette, attrape pantalon de pyjama et veste - selon la saison - chausse mes lunettes posées sur les lectures en cours et me lève pour ouvrir le volet. Depuis plusieurs mois, [ Sorcières ] de Mona Chollet ne quitte plus mon chevet. J'alternais sa relecture avec des ouvrages compilés sur ma liseuse.... jusqu'à ce que j'entame l'excellente [ trilogie Subutex ] de Virginie Despentes.



Sous le couinement de la manette qui enroule le panneau de plastique articulé, la lumière qui entre dans la pièce agresse ma pupille encore toute dilatée. J'enfile mes bracelets d'ambre et d'agate de Botswana pour parer aux démangeaisons du cou et du tronc, inhérentes aux frottements de la peau avec le linge de lit et l'air trop sec de la pièce durant la nuit, et qui par je ne sais quel processus physique se réveillent avec moi une fois mon corps à la vertical. Pieds nus, je tire la porte de la chambre restée entrebâillée et longe le couloir vers le salon, domaine de Bouddha qui attend que le reste de la maisonnée la rejoigne.



Parfois elle manque de patience et vient aux aurores mordiller la tranche de ma porte de chambre, se poste dans l'encadrement en me regardant, navrée et fascinée de mon état comateux malgré la gigantesque cabane moelleuse qu'elle rêve d'annexer, avant de se sauver à toute allure vers la cuisine où elle va mâchouiller un tapis. Quelle que soit son humeur, la retrouver chaque matin force le rire. Elle est mon deuxième réveil, le vrai. Celui sans lequel je n'imagine pas entamer les rituels de mes jours. Celui qu'elle tapisse d'une douceur indicible, qu'elle fait jamais identique, toujours imprévisible, et en même temps avec tant de régularité qu'elle en est le garant, un pilier, un étai, dans l'espace effrité, craquelé, étriqué de mes nuits.


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