Le manque de Caillou


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Lundi 17 juin 13h37 - Cette fois, quand je rentre dans la clinique vétérinaire, j'arrive à parler. Cette fois je porte une cage de transport, un sac de foin bio neuf et un bac à litière. Je les tends à la personne de l'accueil, qui me fait un large sourire en me remerciant pour la SPA. Je ressors et je tremble un peu. C'était les dernières affaires de Bouh ; Bouddha, Tichou, Tibou, Petit Bout, Babouh, Choubidou... Mon Caillou.



Dimanche 2 juin 17h04 - Elle est là, je peux la regarder, la toucher, lui parler même, mais elle, n'est plus là. Son corps a repris sa forme à l'instant où son coeur a cessé de battre.

Tout le liquide qu'il bloquait par son dysfonctionnement dans ses membres inférieurs s'est résorbé. Elle est de nouveau elle, comme elle l'a été durant neuf ans et demi, mais ce n'est plus elle. C'est juste sa forme, ses contours, sa douceur, avec encore un peu de sa chaleur.



Durant un mois, les symptômes se sont enchaînés. Ce matin encore, elle vaquait à ses occupations, en se déplaçant difficilement, mais en s'accrochant avec toujours le même vif instinct. Jusqu'à se poster sur le tapis rond posé à la tête du canapé où j'ai dormi avec elle, dans le salon.

J'ai ouvert les yeux et suis tombée nez à nez avec son bout de nez. Toute la nuit mon propre coeur s'essoufflait de rester à l'écoute de ses sursauts, de ses lourds déplacements, de son grignotage de foin de plus en plus lent.



Ce matin donc, j'ouvre les yeux au bruit froissé d'un de ses tout petits et lents déplacements, et elle est là, à porter de bisou, l'air de dire hé debout là dedans je ne suis pas encore morte, et j'ai faim. Et elle a mangé, mais pas beaucoup. Je remarque qu'elle ne revient pas à son assiette, tout au long de la matinée, comme à son habitude. Elle n'y retouchera plus.

Les rituels de la journée ont suivi. Nettoyage des pipis, disposition de tissus propres là où elle se repose, changement de sa litière, toilette de son arrière train, soins des pattes arrières, massage pour sécher son pelage à la fin de la toilette.

Depuis deux jours elle n'arrive plus à boire qu'à la pipette. Depuis cette nuit elle ne peut plus sauter dans son grand bac. Décision est prise de l'enlever et de le remplacer par une toile imperméable sur laquelle j'étale une généreuse couche de litière.



C'est une journée très chaude. La deuxième consécutive. L'après-midi, tous les volets sont fermés. Attentive à ses moindres besoins, je suis tout le temps près d'elle sur le canapé, je la caresser, la rassure, le tiens contre moi. Depuis quelques heures, elle n'a plus touché à son foin, elle a arrêté de s'alimenter.

Soudain elle manifeste le désir de sauter au sol. Je la rattrape avant la chute et pensant qu'elle veut rejoindre sa litière, la porte et l'y dépose doucement.



Mais c'était autre chose. Elle cherche son souffle, elle ouvre la bouche pour tenter d'aspirer de l'air, en vain. Plus aucun son ne sort de sa gorge, ni même un imperceptible gémissement. Je suis là, je la maintiens pour tenter de soulager ses poumons mais je ne peux plus rien faire.

Je la soulève pour la réinstaller sur le canapé, elle se cale de tout son poids contre mon coeur, résignée, puis je la dépose délicatement. Là elle s'étend de tout son long sur le ventre, toute force l'a abandonnée. Mais elle lutte, surprise de ne toujours pas sentir un peu d'oxygène entrer par ses narines, ses pattes arrières contestent, boxent par intermittence dans le vide. Je redoute les convulsions, mes deux mains cherchent à l'accompagner, à retenir sa frayeur, ma voix lui murmure de lâcher prise, tout à mon corps défendant l'autorise à me quitter.



Elle est là, juste sous ma main, si douce, si petite. Et tout se vide autour d'elle, que son immobilité fabrique, me laisse éparpillée. Plus la vie la quittait, moins de bruit elle faisait, plus d'espace elle prenait.

Tout ce temps qui était pour elle, tout cet espace qui était à elle, tout s'est désintégré dans la seconde où son dernier spasme lui a offert le répit. Elle avait neuf ans et demi.



Le manque que sa disparition impose est fulgurant. Dans cet appartement qui était son monde, son territoire, tout était mesuré, disposé, organisé, agencé, nettoyé, ordonné, surveillé en fonction d'elle. Elle était le gabarit de toutes formes, rythmes et ordres. Elle était le motif du choix des matières, des horaires. Dans ma journée, elle était le point de départ et la boucle de fin.

Elle était le premier contact, le premier bruit, puis le dernier sourire, l'indispensable bisou et clignement d'oeil avant d'aller dormir.



Tout mon corps, quand revient la minute où chaque jour il avait l'habitude d'être à côté d'elle, réclame l'infinie douceur du duvet de sa fourrure, la chaleur de son ventre, le bruit du grignotement de ses dents, le bond qu'elle faisait de plaisir sur son flanc, le frétillement de ses narines, l'odeur juste derrière ses oreilles...

L'idée qu'elle n'est plus lui est indicible. Mon corps est comme incomplet, tournant en rond, en quête d'un sens qu'il a perdu.

La mort ne fait pas partie de la vie. Quand on est mort, on n'est plus, le verbe être ne devrait pas s'appliquer à cet état, c'est un non-sens. Il n'y a plus rien puisqu'on est mort, juste le corps, tout ce qui faisait ce qu'il était vivant n'est plus. Reste le corps du mort, et les corps des survivants dépouillés de ce qui les liait.

C'est l'impossible retour qui fait partie de la vie, la perte, l'absence, le manque. L'irréversible.



La mort, c'est l'avenir, c'est abstrait, juste une idée.

C'est quelques semaines durant lesquelles je sentais une ombre s'inviter. Quand la mécanique biologique s'est tout à fait cassée, c'est quelques minutes où mon impuissance m'a ratatinée de chagrin, où mon coeur saignait à vif de sentir mon Caillou s'envoler. Puis quelques secondes encore, où entre mes mains son corps a convulsé et ses yeux se sont éteints.



Durant neuf ans, Bouddha n'a jamais été malade. Ça a été une ribambelle de jeux, de câlins, de rires et d'espiègleries. Beaucoup de ménage, des bêtises, des soins routiniers aussi. Mais avec leur lot d'effronterie et de malice tant elle était curieuse de tout et en même temps rebelle. Quelques inquiétudes parfois, pour des maladresses, du reste inutiles tant son petit corps était autonome, résilient, jusqu'au bout plein d'une santé pétillante.

Seulement les souvenirs des derniers moments ont une telle puissance. Dévastatrice. Mon cerveau rejoue le film sans cesse. Comme pour remettre en cause sa véracité, abasourdi par la cruauté de l'instant qui file entre les doigts, s'échappe, s'évapore comme l'étincelle de son regard.

Autour des meubles, sur les tapis, sous le bureau, au coin de la porte, dans les plis des rideaux, partout elle existe encore. Déjà le vide envahit l'air dur entre ces quatre murs où la voix comme dans une chapelle maintenant résonne.



Lundi 3 juin 13h15 - Pour la première fois je me rends à la clinique vétérinaire, avec une boîte en carton emballée dans un furoshiki de toile noire. Il a plu toute la nuit, laissant les arbres lourds d'une eau désormais rare. Quelques centaines de mètres me séparent de la clinique que je fais à pied.

Le sol humide, foncé, l'air circulaire, le soleil discret. Mes bras le long de mon ciré et mon coeur défaillant sont les seuls bruits que j'entends. Mon souffle est court, ma tête dans un scaphandre. Du cerisier au château d'eau, du carrefour à la grille, du container à la borne, du poteau au virage, un merle chante repris par un autre, puis un autre.



Chaque trottoir, chaque bout de fleur, chaque plume d'oiseau, chaque caillou est sous mes pas l'ultime étape vers le définitif, le témoin de l'irréversible. Traverser le parking de basalte, monter la rampe du perron, tirer la porte d'entrée de la clinique finit d'épuiser mon stock de courage.

Devant l'assistante à l'accueil, les mots bloquent ma gorge comme des graviers. Sur le comptoir, je signe le papier de la crémation, mes lunettes comme des aquariums, la boîte en carton déballée de la toile noire posée juste à côté.

J'ouvre une dernière fois le couvercle, touche une dernière fois mon Caillou. Bouddha est là, je la regarde, ma main est posée sur elle, mes yeux inondés me hurlent que c'est fini, mais mon cerveau me ment.



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Matin peau de chagrin


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Dans un film, quand un personnage se réveille, il commence toujours par d'abord ouvrir les yeux, regarder autour de lui, puis par revenir petit à petit à la réalité. Parce que sans doute c'est une manière visible de mettre en scène le réveil. Mais dans la réalité, cette dernière s'impose au cerveau par les sons environnants qui petit à petit arrivent à la lisière de la conscience et tirent celle-ci de sa léthargie. Autrement dit, le matin quand j'ouvre mes yeux, ça fait belle lurette que [ le voisin du dessous ] m'emmerde avec son radio-réveil à tue-tête et ses allers et venues en chaussures de sécurité.



L'expérience du réveil n'est sans doute pas universelle. D'autant moins vu les nombreux troubles du sommeil dont sont atteints les gens dans nos contrées. Pour ma part, dormir n'est pas du tout une phase de repos. Ou rarement. Et si un matin, aux premières lueurs des projecteurs qui s'allument automatiquement autour de la maison de quartier au pied de mon immeuble - donc vers six heures du mat - on m'annonçait qu'exceptionnellement on double le temps de la nuit et que sous l'effet d'un rewind interstellaire le ciel redeviendrait instantanément noir, je prendrais une profonde inspiration et calerais mon oreille gauche dans la plume avec le plaisir de retourner à mes rêves, bercée par la chance inespérée de peut-être combler cette fois vingt cinq ans de déficit.



C'est le lycée qui dans un premier temps entama la qualité de mes nuits. Levée durant quatre ans - j'ai redoublé ma seconde - à six heures du mat - c'est un horaire qui me poursuit - pour pouvoir prendre le TER qui raccourcissait les vingt quatre kilomètres qui me séparaient de l'éducation nationale. Mais c'est le travail qui mit un point final à ma capacité de m'endormir dès que mon oreille gauche touchait la plume. Enfin le Dacron®, à l'époque.



Des années à alterner horaires d'ouvertures avec shifts de fermeture. C'est les mains dans la graisse froide à récurer les cuves à frire quand le matin il fait encore nuit, quand l'estomac n'avalera rien avant onze heures et que le cerveau n'est pas tout à fait reconnecté au corps. Puis c'est les pieds qui piétinent jusqu'à la fin du service à deux heures dans la nuit, ce qui suppose une sortie du boulot à trois, avec dans le corps toutes les vannes de réserves d'énergie ouvertes en grand pour pouvoir boucler la procédure de démontage, nettoyage, remontage et brossage du sol en moins de quarante cinq minutes. Vannes qui ne se refermeront qu'une bonne heure plus tard, au point d'avoir besoin d'enchaîner au bar d'à côté, à danser hilare sur le comptoir, traînant dans mon sillage l'odeur industrielle d'huile de colza brûlée imprégnée dans mes cheveux.



Ce rythme à la con déglingue vite tous les petits ressorts de l'horloge circadienne. Et encore j'ai le mérite de ne m'être aidée d'aucune substance chimique, voire illégale, pour me booster et ensuite pour me calmer.



Aujourd'hui quand mes yeux s'ouvrent le matin, la première émanation de mon corps est un regret, un soupir, blasé que je suis du même état des lieux, du montant de ma dette de sommeil qui sans cesse enfle, comme mes paupières, et contre le remboursement de laquelle tous les éléments de mon environnement, vélomoteurs, voisins, voitures, voyous, vacataires des espaces verts, tous les virtuoses braillards et autres vilipendeurs de la paix sociale, se sont ligués pour que jamais je bénéficie d'aucun rétablissement personnel.



La matinée est déjà pas mal entamée, me laissant à mon amertume d'une journée qui s'annonce trop courte pour avoir l'impression d'en avoir fait quelque chose. Je rabats un coin de ma couette, attrape pantalon de pyjama et veste - selon la saison - chausse mes lunettes posées sur les lectures en cours et me lève pour ouvrir le volet. Depuis plusieurs mois, [ Sorcières ] de Mona Chollet ne quitte plus mon chevet. J'alternais sa relecture avec des ouvrages compilés sur ma liseuse.... jusqu'à ce que j'entame l'excellente [ trilogie Subutex ] de Virginie Despentes.



Sous le couinement de la manette qui enroule le panneau de plastique articulé, la lumière qui entre dans la pièce agresse ma pupille encore toute dilatée. J'enfile mes bracelets d'ambre et d'agate de Botswana pour parer aux démangeaisons du cou et du tronc, inhérentes aux frottements de la peau avec le linge de lit et l'air trop sec de la pièce durant la nuit, et qui par je ne sais quel processus physique se réveillent avec moi une fois mon corps à la vertical. Pieds nus, je tire la porte de la chambre restée entrebâillée et longe le couloir vers le salon, domaine de Bouddha qui attend que le reste de la maisonnée la rejoigne.



Parfois elle manque de patience et vient aux aurores mordiller la tranche de ma porte de chambre, se poste dans l'encadrement en me regardant, navrée et fascinée de mon état comateux malgré la gigantesque cabane moelleuse qu'elle rêve d'annexer, avant de se sauver à toute allure vers la cuisine où elle va mâchouiller un tapis. Quelle que soit son humeur, la retrouver chaque matin force le rire. Elle est mon deuxième réveil, le vrai. Celui sans lequel je n'imagine pas entamer les rituels de mes jours. Celui qu'elle tapisse d'une douceur indicible, qu'elle fait jamais identique, toujours imprévisible, et en même temps avec tant de régularité qu'elle en est le garant, un pilier, un étai, dans l'espace effrité, craquelé, étriqué de mes nuits.


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Mon côté Sorcière


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

"Speedy Gonzales"... "Police"... "Jambes d'allumettes"... "Trisomie 21"... "Zizi-coincé-dans-le-placard"... "Mate-je-?"...
sont les quelques surnoms collectionnés par la petite fille maigre, introvertie, à la limite de l'aphasie, que j'ai été.

Pour démentir ces projections dont pour la plupart je ne comprenais pas la portée, je me suis fabriquée le costume du parfait clown de service, qui raconte des blagues de Coluche, imite de Funès, Zitrone et Mr Gonon le prof d'Histoire-Géo. Puis je suis tombée amoureuse de Sophie Marceau, me suis passionnée pour le cinéma et j'ai décidé de devenir "Actrice" !

C'était ignorer ma réalité. Une toute autre histoire.



Un jour, je suis allée voir mon patron pour lui demander une promotion. Je travaillais dans un fast food. C'est vrai que j'aimais beaucoup faire équipe avec l'un des managers mâles de mon restaurant, mais je ne m'attendais vraiment pas à ce que mon patron le relève et me demande si cette motivation pour devenir aussi manager n'était pas simplement parce que j'étais tombée amoureuse de lui.

Puis non content de m'avoir séchée sur place, il commença à m'expliquer qu'il fallait vraiment aimer ça - fabriquer et servir des hamburgers - "fallait en bouffer du ketchup, avoir du ketchup dans les veines, aimer bouffer du ketchup tous les matins". Et simultanément, tout en l'écoutant, je me voyais déjà devoir chaque jour aller en réserve sèche pour ouvrir un sachet de ketchup et le gober avant d'aller pointer en croisant mes collègues chefs arborant leur beaux bras écarlates, veinés de ketchup.

Évidemment ma logique est tout de suite intervenue pour m'indiquer que ce n'était pas possible, que c'était une façon de parler. Mais j'avoue, je n'y entends rien aux façons de parler.



À mes dix sept ans, mon père m'a offert une montre. C'était ma première vraie montre, pas une en plastique avec un écran à quartz. Non, c'était une montre analogique avec un cadre en métal anthracite, ses nombres et ses aiguilles étaient bleu jean, et son bracelet en cuir marron caramel. Elle était magnifique. Le premier jour que je suis allée au lycée avec, j'étais fière, je jubilais.

Durant la pose déjeuner, au seul café snack du quartier, j'étais en compagnie de "mes deux meilleures copines" - du moins je mangeais à la table à côté de la leur, seule - et je saisissais chaque prétexte dans leur conversation pour regarder ma montre et leur dire l'heure. Je mangeais, je parlais, j'écoutais en regardant ma montre, tout à l'admiration de cette belle mécanique. Et soudain, l'une des copines me tomba dessus en me demandant de bien vouloir"fermer ma gueule, qu'il y en avait raz le bol de m'entendre égrener le temps comme l'horloge parlante".

Je me suis littéralement brisée en deux. Le chagrin m'a envahie comme une chasse d'eau. Au bord des larmes, j'étais paralysée par la brutalité de sa réaction quand je n'étais qu'amour et partage de ma joie.

Depuis j'ai fait un long chemin. Je sais faire la part de ce qui ne se voit pas chez moi de ce qui se voit. Ou presque.



Je ne peux pas parler et regarder en même temps dans les yeux la personne à qui je m'adresse. Et si on me parle en me regardant dans les yeux, une erreur 404 s'affiche derrière les miens.

Quand je suis dans un groupe, je n'arrive pas à tenir une conversation plus de quelques minutes. Mon attention décroche assez vite de mon interlocuteur et s'agrippe à tout ce qui dépasse autour, dans mon champ auditif et visuel. Et très vite je finis là, dans un coin, à entendre les choses et les gens, à regarder dans le vague, sans comprendre les enjeux des sujets abordés. Je crois déranger si je rouvre la bouche, je n'ose pas couper la parole. Et si malgré tout je m'y risque, attirant sur moi l'attention de l'ensemble du groupe, ma voix sort de ma bouche avec la puissance d'un cri de campagnol.

L'idée que je tente alors d'exprimer se contracte et je sens mon cerveau se vider comme une gourde percée. Je m'entends parler, je me vois parler, mais je ne sais plus vers quoi mon propos tente d'aller, car je n'ai plus accès à mes souvenirs, à mes références, à mon stock de ressources, aussi humble soit-il, et j'ai peur que ça se voit.

Je n'aime pas non plus que l'on me touche, je respire moins bien.



Longtemps lorsqu'un imprévu s'intercalait brutalement, j'étais prise d'un monologue inondant mes synapses et d'une impatience emballant tous mes nerfs, extrêmement pressée de régler cet épisode pour revenir mon rythme normal.

Pour contrer l'anxiété qui m'envahit face à des évènements inhabituels, je me prépare constamment mentalement, je planifie des semaines à l'avance, j'envisage un catalogue de scénarios, tout en sons et en images, avec dialogues et variables scrupuleusement réfléchies. Que ce soit pour un déplacement dans une autre ville, une visite chez mon ostéo ou un simple repas entre copines.

Depuis bientôt cinq ans, je fais du théâtre pour remédier à des crises de tremblements avec paralysie de la mâchoire qui m'ont souvent fait frôler le malaise vagal dans des circonstances pourtant tout à fait banales. Grâce à l'accès facile et gratuit à des vidéos de séances de yoga sur le web, j'ai appris seule, chez moi, à respirer et dans une certaine mesure à lâcher prise. Aujourd'hui la houle reste sous contrôle dans mon ventre.



Pour les mêmes raisons, je n'invite jamais personne à venir chez moi. Quand c'est indispensable, j'ai besoin de le planifier bien à l'avance. Je déteste ça, pas celle ou celui qui vient, mais qu'on entre dans ce qui est pour moi mon ultime intimité. C'est juste au dessus de mes forces. Parce que c'est l'endroit sensé me protéger de toute cette foultitude d'éléments disparates et dénués de tout bon sens à l'extérieur, qui affolent mon système neurovégétatif, c'est mon dernier refuge, où je connais par coeur le moindre éclat du carrelage ou accroc de tapisserie. D'ailleurs je n'ouvre jamais ma porte quand je n'attends personne.

Voyager est aussi une lourde épreuve. Mais paradoxalement j'ai été détendue et très à l'aise dans ce monstre urbain qu'est Tokyo. Certainement du fait que je ne lis pas le japonais, mon cerveau a pu se mettre au repos, cessant d'être constamment sollicité par de multiples informations, percevant à la place juste de simples dessins.

Quand je suis quelque part, en week-end, en résidence ou bien à un pique-nique, très souvent je me fais mal. Je tombe, trébuche, me tord la cheville, je me coupe, ramasse une écharde, casse, inonde, met en panne ou brûle quelque chose.

Ou bien je me fais un suçon du tympan en retirant un des bouchons sensé m'aider à dormir à côté de la copine dont la respiration nocturne peut atteindre les 80 décibels. Et je ne le dis à personne, même si du sang sort de mon oreille.



Je n'ai jamais eu d'attirance sexuelle. J'ai passé plusieurs nuits avec différents petits copains sans qu'il ne se passe absolument rien. J'aime seulement certaines textures de peaux et de pilosités, surtout au niveau du cou, et j'aime une frontière nette, franche, entre la nuque et la racine des cheveux. Les mains mates et musculeuses, aussi.

Je tombe intellectuellement amoureuse. Amoureuse d'un regard intense, rempli d'un éclat incisif, et puis d'une belle diction... très souvent c'est une douce et manière soutenue de parler qui m'attire physiquement. Non pas pour mélanger nos fluides, mais bien davantage pour simplement être ensemble.

Je suis tout à fait apte et disposée à ce que mon corps exulte, j'ai même plutôt beaucoup de facilités à éprouver du plaisir, mais quand je rencontre quelqu'un, c'est sans doute la dernière de mes préoccupations. Dans la vie en général, du reste. Le contact physique, je l'ai dit, est tout un problème, mais la conversation, l'échange, les jeux subtils de la séduction sont pour moi du charabia. Si un garçon (je suis hétéro) me sourit, je pense qu'il passe une bonne journée.



Tous ces faux-pas, ces retraits et ces décalages, durant des décennies, ont été des évidences indicibles de mon quotidien, que je pensais communes, universelles. Aujourd'hui, à la lumière de mon auto-diagnostic, tout en assistant ébahie à la réconciliation de mon moi-de-dedans-tout-au-fond-enfoui de petite fille avec la femme de près d'un demi siècle que je vois désormais dans la glace, un lourd soulagement s'installe petit à petit. je me donne l'autorisation d'assumer ce que je suis. Cependant j'oscille entre la joie de la réponse enfin trouvée et le deuil de la perte.

Oui quoi, ça ne fait jamais que quinze ans que je suis dans le déni. Comme pour mon allergie au gluten, où j'ai attendu quatre ans avant d'accepter l'évidence.

Pourtant, au fil de nombreuses lectures suite à d'excellents résultats obtenus à des tests pyscho-techniques passés au hasard d'une formation et qui firent ma grande surprise, à mes 41 de quotient [ AQ de Baron-Cohen ] et à la rencontre de quelques vrai.e.s Aspies dans la vraie vie, l'éventualité que j'entrais dans la petite case de l'autisme sans handicap mental - ou de haut niveau - m'a fréquemment effleurée. Ou du syndrome Asperger, ou TSA, ou... quelque soit le nom qu'un expert mettrait dessus. Mais jamais je n'ai osé en tirer de conclusion. Je me disais mais non, ça n'est pas moi, ça y ressemble mais ça peut pas être ça, des gens l'auraient vu depuis le temps... Moi ça s'explique surtout par le fait que j'ai grandi dans une secte.

Cette dernière particularité de mon parcours justifiait ainsi tout dans mon inventaire des choses qui chez moi ne tournent pas dans le même sens des vents dominants.



Finalement, j'ai même de la chance, aujourd'hui être aspie est devenu en vogue. On les a d'abord beaucoup recherché au début de l'ère industrielle pour exploiter leurs facilités avec les nombres et leur forte capacité de travail. Depuis, la science a découvert que les femmes pouvaient aussi présenter ce syndrome, longtemps resté une exclusivité masculine. Ma place dans la société est donc garantie.

D'ailleurs les Asperger poussent comme des petits pains sur le web, multipliant les #Geek à longueur de profil, surfant sur cette mode du développement personnel qui invite à l'authenticité, l'inventivité, à la facilité d'explorer des alternatives et à l'expression de soi à travers ses passions. Tout ce que je sais faire de mieux.

Si j'en étais capable, je serais coach en autonomie, mon parcours d'autodidacte comme agrément professionnel et tampon officiel. Je pourrais enseigner les outils de l'auto-apprentissage, soigner les phobies administratives, former au nettoyage intérieur écologique, initier à la revalorisation des vêtements et des objets, livrer les secrets des soins naturels et de la cuisine végétale, partager mon expérience des intolérances alimentaires ou même apprendre à photographier et traiter des images, à construire et designer un blog, à se démerder tout seul quoi pour résumer.



Bien sûr, dès que le contexte et les conventions l'exigent, l'étiquette "Nerd" de tous ces fraîchement promus du bulbe supérieur glisse subrepticement dans une poche, par nécessité pour décrocher un entretien d'embauche, un stage dans une prestigieuse entreprise, ou trouver des sponsors afin "de vivre de son activité de vlogging". Quand moi je tombe malade après une réunion de deux heures avec douze personnes dans une salle climatisée éclairée aux néons. Ou mets trois jours pour envoyer l'e-mail qui accompagne un devis. Mais au fond tout ça n'est pas si terrible, car en d'autres temps, un tout autre sort m'aurait été réservé.

Être une femme solitaire, sans enfant, n'en avoir jamais voulu, préférant la compagnie des bêtes à poils à celle de ses semblables, démunie face à la compétition, rompant avec sa propre famille, dotée d'un esprit critique volubile, d'un humour littéral, allergique aux rites sociaux, parlant aux plantes, lavant ses cheveux avec de la boue, soignant ses angoisses et ses insomnies en se parant de jade, de rhodochrosite ou de gabbro... Être une femme en colère, pleurant de rage les atrocités et destructions massives inhérentes à cette crétinerie humaine globalisée qui dirige le monde, désespérée et en lutte, préférant la justice au bonheur, globalement réfractaire... Mouais, en d'autres temps, cela m'aurait valu d'être directement expédiée au bûcher.



DClassé dans : Mes découvertes ,Mots clés : Autonomie, Corps, Éthique, Politique,

La fin des bulles


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

En ces temps d'une brutalité inédite, politique, sociale, médiatique, toutes sortes de fins se profilent, desquelles une frayeur ne me quitte plus... Le soir quand j'essaie de m'endormir ou le matin quand la conscience me revient... Desquelles, qui sait, il finira peut-être, au bout du compte, quand tout sera perdu, par émerger quelque chose d'intelligent.

Pour l'heure, quitte à sembler légère, j'applique le bon sens à mon quotidien, j'arrête les shampooings.



Objectivement, j'ai beau me torturer le bulbe, je ne peux rien faire pour changer la situation moisie dans laquelle plonge le monde tout entier. Arpenter les rues en scandant un slogan, en tenant à bout de bras un morceau de carton peint, avant de se faire exploser un œil par une grenade lacrymogène ? Il a été démontré depuis 2005 que cela ne porte à conséquence sur rien, si ce n'est sur son intégrité physique.

Ainsi le territoire de ma lutte est par défaut réduit à mes habitudes de consommation. Quel que puisse paraître aisée cet engagement, et bien que le changement de paradigme ne viendra pas à l'évidence par mon caddie, aussi superficiel que soit à première vue la démarche, elle entraîne pourtant un vaste questionnement qui ne va pas forcément de soi.



Pour aménager son intérieur, pour s'habiller, pour s'alimenter, pour se déplacer, pour se soigner, pour s'éduquer tout au long de sa vie, il n'est pas dans nos reflexes, dans notre culture occidentale et nos habitudes de surconsommation de faire simple, de faire soi-même. C'est à dire de faire avec ce que l'on a déjà, sans entraîner des dépenses qui systématiquement vont désormais jusqu'à l'endettement pour la majorité des gens.

Cette façon pragmatique de faire m'inspire pour tout et depuis longtemps. Bien sûr, c'est d'abord un manque de moyens qui m'y a amenée. Puis les modalités, dans chaque domaine qu'implique cette manière de vie différente, ne se sont pas imposés d'emblée, mais me sont apparues de manière empirique, sur la durée, au rythme des ressources disponibles, des essais, des ratages et de l'évolution de mes besoins.



Prenons le seul exemple de mon crâne. Voilà quelques années que mon cuir chevelu revendiquait allègrement qu'il ne supportait plus les colorations au henné, ce que j'ai commencé à faire dès l'âge de 20 ans. J'ai très longtemps été rousse, avant d'arborer un châtain doré tirant sur le vénitien pour cacher des racines de plus en plus dépigmentées... Et puis j'ai tout arrêté, laissant libre le gris d'envahir ma tignasse.

Mais bien avant cela, au fil des mois et de mes expériences capillaires pour soigner naturellement la peau de ma tête, et ce qui poussait laborieusement dessus, ces derniers m'ont clairement laissé aussi comprendre qu'ils se passeraient bien des tensio-actifs. Aux shampooings que j'utilisais, quels que soient la marque et le label bio, même le [ Flore de Saintonge ] qui a une composition minimaliste irréprochable et que je recommande à l'occasion, toujours mon cuir chevelu et ce qui le prolonge préféraient la douceur de l'eau pure, un exhaustif brossage aux poils naturels, ou encore des poudres de racines, de fleurs ou autres infusions hydratantes, calmantes, éclaircissantes...



Les solutions les plus simples sont souvent les moins évidentes, les plus éloignées de notre cerveau tellement lavé, formaté, déformé. Le bon sens nous a quitté.e.s depuis belle lurette, plus enclin.e.s que nous sommes à faire aveuglément confiance à l'homme en blouse blanche plutôt qu'à la femme au tablier.

Pour autant, la simplicité n'exclue pas les difficultés.

Dans un environnement pollué et anxiogène, pour compenser les agressions quotidiennes, cette touffe qui me sert de chevelure, qui boucle, mousse et s'évapore, réclame des soins sur mesure. Sans la coloration végétale qui recouvre la fibre d'un exo-squelette, sans la mélatonine qui lui donne sa couleur et que remplacent des bulles d'air, mon cheveu a reprit alors sa véritable et vulnérable nature, depuis des décennies par moi oubliée - si ce n'est totalement ignorée.



Au fil du temps et des changements, de l'âge, de l'état général, des éventuelles carences, il a fallu partir à la conquète d'une fibre mystérieuse, que l'on dit morte et qui pour autant réagit sans cesse aux éléments et à son environnement. Autrement dit, il n'a pas été une mince affaire de se réconcilier avec ce phanère qui renferme et accumule pour les évacuer toutes sortes de toxines et traumatismes anciens.

De l'élimination des bulles de savon vers l'envahissement des bulles d'air.

Voilà deux ans que je suis adepte du no-poo et quinze mois que j'ai arrêté le henné. Et j'ai de plus l'arrogance de laisser pousser. Pour laisser apparaître mon vrai visage, celui que façonne le temps, celui d'une femme autonome, mature, désireuse d'être soi, sans plus tricher. Et pour découvrir la palette incroyable des teintes que seule la nature sait produire, en toute discrétion, dans l'intimité d'une humilité baroque.



Au risque de ressembler à une sorcière, ce qui n'est pas pour me déplaire, j'ai laissé faire. Après tout, à l'origine les mots "glamour" en anglais et "charme" en français signifient tout deux "sortilège". Du reste, à la moitié du processus, il était évident qu'il s'agissait d'un projet, et non plus d'une phase pathétique de négligence avérée. Cependant, c'est à partir d'une certaine longueur, d'une évidence du temps qui passe assumée et affichée, une fois que le gris était pleinement installé sur les deux tiers de mes longueurs, que le secret de mon essence s'est, dans sa forme kératinesque, révélé à moi. Jusqu'à changer la lumière de la couleur de mes yeux.

C'est une transformation, une apparition, avec tout ce qu'elle suppose de sauvage, d'indompté, de libre et de mélancolique. La crainte de quelque chose d'un peu dur et de dérangeant, le doute, le désir par moment quotidien de tout tailler à raz, ont laissé place à la fascination pour la magie de la nature.



Figurez-vous que la compote de pomme lave. Mais également le miel, l'œuf, la poudre d'ortie, l'argile et la farine de pois chiche.

Et puis il y a toutes les poudres de plantes, qui lavent et/ou qui soignent, parmi lesquelles tout un choix est à faire selon la nature du cheveu et ses besoins. Pour ma part, j'expérimente de temps en temps le shikakaï issu d'une variété d'acacia. J'utilise plus souvent le kachur sugandhi, provenant d'un rhizome de la famille du curcuma et du gingembre, qui stimule la pousse et donne du volume. Ou bien le shampœuf, c'est à dire un œuf battu en omelette, qui lave aussi, nourrit et gaine.



Mais le plus utile sur mon crâne ingrat, ce sont le gel de lin, l'infusion de camomille et lemongrass, ou d'hibiscus, l'huile végétale de piqui, le sirop d'agave... et mon indispensable compote de pomme, faîte maison évidemment. Je la mélange à de la poudre de racine de guimauve, et ça me fait une pâte veloutée qui rafraîchit les racines, hydrate les longueurs, démêle l'ensemble et laisse une soyeuse douceur discrètement parfumée.

Pour les utiliser, c'est bête à pleurer. On mixe, on touille, on ajoute de l'eau, des actifs humectants, hydratants, nourrissants, comme un yaourt, une banane, de la glycérine végétale, du gel d'aloe vera, de l'urée, de la provitamine B5, des protéines de riz... Ou bien on se complique pas et on laisse tout seul, nature. Puis on applique la mixture obtenue sur toute la chevelure, comme n'importe quel shampooing ou masque du commerce. On masse, on triture doucement, on laisse agir plus ou moins longtemps, selon les propriétés de ce que l'on utilise, puis on passe sous la douchette. On finit par un rinçage à l'eau douce, ou infusée de plantes, ou vinaigrée, puis on enveloppe le tout dans une serviette éponge douce, et enfin on laisse sécher à l'air libre.



Au début c'est assez déconcertant parce que ça ne mousse pas du tout. Encore que ça peut si on utilise des noix de lavage ou de la saponaire. Mais pour ma part, aucune bulle. La plupart du temps, je peux même manger ce que je mets sur ma tête. Ça me rassure de traiter mes phanères comme je traite mon estomac. Mes cheveux vont boire, manger les nutriments, assimiler les actifs, digérer les composants. Ce n'est jamais pareil, selon l'humeur, la météo, la qualité de l'eau, mais ça fait toujours du bien.

Une fois bien séchés, je les démêle aux doigts et, Ô miracle, c'est tout propre, tout beau, tout sain, ça ne gratouille plus, ça sent bon, et ça met une - voire deux semaines - avant de regraisser. Le pire est que plus on patiente, plus on fait dans la simplicité - voire moins on en fait - mieux c'est.



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Des cendres


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Des lunettes de vue sur mesure et des livres. Voilà les premières choses que j'aurais envie d'acheter si du jour au lendemain je n'avais plus jamais à me soucier d'argent, si j'étais l'heureuse gagnante à la loterie nationale. C'est un rêve que j'ai, d'entrer dans la librairie Mollat à Bordeaux, de prendre un panier, de voir distinctement les titres des livres partout dans les rayons, de pouvoir lire la quatrième de couverture sans pleurer des yeux et de remplir mon panier sans restriction.



Chaque soir, lorsque j'ai du mal à m'endormir, j'imagine ce qui se passerait si ma vie était ainsi bouleversée. Je passe moins en revue en réalité ce que je pourrais m'offrir que ce dont je me séparerais. J'inventorie les choses que j'ai et je fais le tri. Et ça exige une certaine concentration, entretient une tension dans tout le corps, tendu par la liste que je dresse...

Du coup le sommeil s'éloigne d'autant plus de mes paupières.

Garder tout ce qui est en bois, le réparer, le rafraîchir, l'adapter, le restaurer. Garder tout ce qui est en matières naturelles et peut servir encore longtemps. Réunir tout ce qui a une valeur sentimentale, trouver comment et où le ranger. Puis donner tout le reste si c'est en bon état.



C'est étonnant comme en changeant d'angle de vue, en passant de la pauvreté précaire à la richesse à durée indéterminée, les objets conservent à mes yeux malgré tout leur intérêt matériel premier. Je veux dire qu'à partir du moment où ça n'est pas cassé, où ça s'entretient facilement et fonctionne correctement, j'ai vraiment du mal à trouver une justification pour m'en séparer et acheter du neuf. D'autant que le neuf est tellement une source de déception désormais.

Alors, à moins peut-être de mettre une fortune pour chaque chose, ça n'a aucun sens de souhaiter perdre autant de temps et d'argent à tout remplacer.

Tout à mon exercice d'intendance imaginaire, en pleine nuit d'été caniculaire, je tourne et me retourne dans mon lit sans que la pièce ne réussisse jamais à se rafraîchir, malgré la fenêtre grande ouverte, sous les commentaires enjoués des crapauds qui au loin, dans les bassins de l'usine de traitement de l'eau, s'épuisent en danses nuptiales jusqu'au petit jour.



L'air est figé, strié par les souffleries de quelques climatiseurs, fendu par moment par le moteur d'un véhicule qui démarre à l'angle du jardin des près mignons. Soudain une poubelle est traînée. Ses roues en plastique font un bruit très distinctif sur le bitume et m'alerte immédiatement. L'heure n'est pas du tout celle des éboueurs et le bruit provient de l'allée qui traverse la pelouse derrière l'immeuble.

Je me lève et aperçoit les ombres de quelques individus croyant œuvrer discrètement à leur plan délictueux.

Il s'agit d'un grand container avec un couvercle. Les maigres silhouettes le poussent loin du gymnase pour le poster à côté de la table de ping-pong en béton qui borde le city parc. Ils l'ouvrent, arrosent son contenu d'essence à briquet et y mettent le feu avant de le refermer brutalement.



Ça change un peu, d'habitude ils font brûler des palettes et des pneus sur le parking de l'épicerie solidaire.

À deux reprises ils vont rouvrir le couvercle pour vérifier que le feu à bien pris, et par deux fois ils se brûlent les mains et manquent de peu d'enflammer leurs cheveux. Puis ils renversent d'un coup en arrière le container et s'enfuient.

Ils tourneront une demie heure dans le quartier sans qu'il ne se passe rien. Tantôt observant de loin et dans l'ombre leur méfait qui fond sous la chaleur et dégage une fumée noire, tantôt errant dans les allées autour des immeubles en quête d'une autre conquête inflammable.



Ce sont des jeunes du même âge qui arriveront plus tard et qui donneront l'alerte. Deux d'entre eux attendront la police et les pompiers, un troisième partira en scooter pourchasser les pyromanes. Je ne comprends pas ce que ces gamins font dehors en pleine nuit à plus de trois heures du matin.

Avec cette histoire de feu, la température n'a pas vraiment baissé. Toute la chaleur des combles descend dans l'appartement. L'air dehors est frais passé l'encadrement des ouvertures, mais le plancher, les murs et le plafond diffusent dans toutes les pièces des couches chaudes et sèches qui font barrage au moindre filet de brise.

Je me glisse sous mon drap, éteins la lumière, ferme les yeux et attend le jour. Les minutes s'égrènent, comme un robinet qui fuit, roulent le long d'une pente douce. Demain le réchauffement climatique démontrera encore toute sa réalité déjà commencée. Dans l'indifférence générale, internationale. Sous un autre climat, celui de tensions sans cesse augmentant, de bêtise crasse applaudie, d'impunité contagieuse qui dominent le champ et laissent peu de lumière à celles et ceux qui voient le monde autrement.



Désormais vivre ce n'est plus avancer, c'est glisser, c'est descendre.

Glisser sous la serviette éponge au dessus d'une infusion d'eucalyptus pour soigner la sinusite que j'attrape à dormir sous une fenêtre ouverte, glisser sous une douche froide pour calmer les impatiences dans les jambes, glisser les pieds sur le carrelage d'une pièce à l'autre à la recherche du sommeil.

Descendre d'un bus où il fait 40 degrés et qui offre un nettoyage exhaustif et collectif de la peau, descendre les volets pour barrer des vitres le soleil, descendre du lit pour espérer un peu de fraîcheur à dormir par terre, descendre le volume de la musique dès que je crois entendre un bruit suspect.



Glisser du lit, descendre un litre d'eau, glisser la vaisselle propre dans la console, glisser le linge sale dans la machine, descendre le stock de mouchoirs à se moucher sans arrêt, glisser sous la douche avant de descendre les cinq étages, glisser dehors en descendant la poubelle, puis glisser dans la fournaise d'un bus bondé pour descendre faire des courses en glissant dans les rayons après avoir descendu un café à la galerie commerciale en regardant les gens qui glissent sur les escalators.

Quelques jours plus tard, à deux rues de mon immeuble, cette fois c'est une voiture qui sera réduit en cendres.



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