La toue du bus


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Être pauvre et vivre dans un logement déficient entre autres sur le plan thermique, c'est tomber régulièrement malade. D'autant quand c'est l'été et que je me déplace dans les transports en commun dans lesquels le système de climatisation est extrêmement mal réglé, quand il n'est pas complètement éteint. Du moins c'est le cas pour ceux de ma régie municipale.



À l'intérieur d'un engin surpeuplé et propulsé par un moteur qui chauffe les sièges du fond, la température est absolument étouffante quand dehors il fait plus de trente degrés. Au bout de quelques secondes, la peau se recouvre d'une fine pellicule de transpiration sur tout le corps qui, au bout de quelques minutes, commence a dégouliner ostentatoirement le long du dos.

Puis quand vient mon arrêt, je descends du bus dans cet état général d'humidité partiellement absorbée par certaines parties de mes vêtements. Là, la température légèrement inférieure et l'air circulant vont commencer à décoller ces parties de tissu de ma peau. Moment de pure délectation, quoique fugace car très vite j'atteins le but de mon déplacement qui la plupart du temps consiste à faire des courses. C'est que ma ville n'est pas grande et mangeant principalement des végétaux, je dois me pourvoir en denrées très périssables environ tous les deux jours. Ceci dit, je lis et j'écris beaucoup aussi.

J'entre alors dans un établissement commercial, un supermarché ou alors une médiathèque, ou bien un café, et à peine le cadre de la porte franchi, le flux des engins de climatisation saisit mon épiderme encore ruisselant pour le convertir en une chair hérissée de poules éberluées. Puis il se charge instantanément des fibres textiles afin de les transmuter en espaces réfrigérés portatifs suffisamment efficaces pour irradier une crispation du dos de mes genoux jusqu'à ma nuque.

Après ça, évidemment, il faudra pour rentrer reprendre le bus.



À ce régime là, forcément, les jours qui suivent voient apparaître une toue sporadique mais tendant à s'incruster, un nez qui coule puis ne coule plus, préférant carrément se boucher, puis une gorge irritée qui pique beaucoup la nuit, et qui un beau matin fait juste très mal. Ainsi, parfois, je passe progressivement du statut en pleine forme, enfin pas trop mal, à celui de conglomérat cramoisi, oscillant entre l'éternuement, la grimace, l'arrachement de la gorge et le soupir.

Voilà pourquoi en ce moment, en plein mois d'août, je bataille avec une angine. C'est long et fastidieux d'en guérir. Surtout si, comme moi, on a tendance à croire vite fait que ça va mieux, que l'on reprend ses petites habitudes de balade, alors qu'en réalité ça ne fait que commencer. Bingo la rechute. Bonjour les mouchoirs et les litres de boissons chaudes

Ceci dit, depuis maintenant quatre ans que j'ai changé d'alimentation, je tombe bien moins souvent malade. Mais j'y reviendrai. Et puis je me soigne différemment. Je n'ai pas de médecin, il est rare que j'en consulte bien que ce ne soit pas une question de moyens puisque j'ai droit à la CMU complémentaire, et je ne fréquente les pharmacies que pour l'homéopathie. Évidemment si j'ai un doigt coupé qui nécessite trois points de suture, je vais aux urgences. Mais je n'ai consommé aucun médicament depuis environ quinze ans.

Quand je suis malade, je cherche des remèdes naturels et je me fixe sur un rituel. Puis selon l'évolution, j'opère des changements ou tente d'autres formules. Ces jours-ci c'est diffusion d'huile essentielle de Niaouli, inhalation d'eucalyptus, infusion de gingembre au miel de thym, infusion froide de fruits frais avec du citron, gargarisme de vinaigre de cidre chaud et lavage des dents au bicarbonate de soude tout de suite après.

Et puis je reste enfermée. Je fais des siestes, étant donné que je dors très mal la nuit entre la toue, la chaleur, les sueurs, les impatiences dans les jambes. Enfin, le jour aussi ça n'est pas une sinécure. Difficile de s'enfoncer dans le sommeil quand le gamin des voisins de palier passe ses vacances à faire de la trottinette dans leur appartement.



Dans un sens, je peux dire que je sacrifie ma santé à emprunter les transports alternatifs. Bon, il est vrai aussi que dormir dans une pièce impossible à rafraîchir la nuit sans laisser la fenêtre grande ouverte oblige à baigner dans un léger courant d'air. L'atmosphère devient alors très sec et lorsque l'aube pointe, certaines couches, flottant au dessus du lit en nappes, sont presque froides. La solution serait-elle de dormir nu avec une écharpe ?

D'un autre côté, je ne regrette pas de ne plus avoir de voiture. Malgré des véhicules polluants, bruyants, en nombre insuffisant et aux horaires aléatoires, les atouts du bus sont nombreux. Plus de problème de stationnement, plus d'assurance à payer, plus de budget pour l'essence, l'entretien et les pannes éventuelles, plus d'agressivité à subir de la part des autres usagers, plus de moments perdus dans les embouteillages à fixer chaque centimètre d'asphalte à avaler, et passés dans une sorte de tunnel, un isoloir, un sas étanche qui déconnecte du décor, de sa lumière, ses sons, ses odeurs.

Prendre le bus est pour ma part d'abord être un piéton, ce qui suppose une liberté de mouvement et une autonomie subtile qui échappe au conducteur de SUV qui se gare sur les trottoirs. Mais des deux, lequel est susceptible d'arriver à se faufiler entre deux potelets, à un feu rouge et sous la barrière d'un parking ?

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Matin de canicule


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Il fait très chaud. Le jour procure un nettoyage complet de la peau tant on transpire de partout. Je n'avais pas connu ça ailleurs qu'à Tokyo en juin 2011. Mais ici c'est presque pire vu que la ville, les équipements urbains, les commerces ne proposent que des espaces fermés et climatisés comme toutes commodités.





Pas de distributeurs de boissons dans les rues, pas d'humidificateurs pour rafraîchir les ruelles piétonnes, pas de toilettes publiques dans chaque périmètre à l'échelle du piéton, pas de transports publics correctement ventilés, pas de verdure intégrée et de rues arborées - ou si peu - pas d'ombre, ou plutôt pas de banc confortable à l'ombre, pas d'espace public réapproprié par les habitants où sont disséminés des jardins en pots.





La nuit aussi il fait très chaud. L'immeuble n'étant pas isolé, toute la chaleur accumulée dans les murs et les combles retombent dans mon appartement situé au dernier étage. Aucun air frais ne réussit à circuler pleinement dans les pièces malgré toutes les fenêtres ouvertes.

Le sommeil s'en trouve agité. Je me réveille plusieurs fois, les jambes lourdes, douloureuses, avec des impatiences. Sous la couette j'étouffe, dessus je frissonne et je gigote dans tous les sens. Le matin, quand le phénomène des températures s'inverse, quand le soleil recommence à chauffer l'atmosphère du dehors et le côté nord de l'immeuble, c'est à dire celui de la cuisine et de la pièce bleue, alors l'air de la chambre s'allège, s'adoucit, et le manque de sommeil ferme de tout son poids mes paupières.

Difficile dans ces conditions de se lever avant onze heures et demi, sans pour autant se sentir reposé. Le premier repas de la journée est donc pris plusieurs heures après, le temps de boire beaucoup, de se réhydrater, de se réveiller graduellement.

Manger de la douceur, de l'eau et de l'énergie.

Eau et jus d'argousier, infusion de concombre ou de citron avec de la lavande, de la menthe, du thym ou de l'ortie. Quelques minutes sur le net, un peu de rangement, aération du lit qui déborde sur la fenêtre, salutation au soleil, câlins à Bouddha, ma lapine, qui elle aussi a du mal à émerger par ces chaleurs.

Puis banane, abricot, kiwi, melon, myrtilles, une poignée d'amandes et de noisettes, un filet d'huile de chanvre, feuilles de framboisier et une pincée de gingembre.





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La maison du bruit de fond


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Au loin dehors, j'entends les gamin.e.s qui hurlent et s'interpellent dans la cour de la maternelle et de l'école élémentaire. La fenêtre à double vitrage installée il y a un an a toutefois permis de réduire très nettement le bruit extérieur. Du coup maintenant le matin j'entends surtout les voisins. Ce sont eux qui la plupart du temps me réveillent. Sinon ce sont ces cris et ces éclats de voix aplatis, ces répliques comme enrobées de caoutchouc et lancées à tue-tête par ces échantillons de l'espèce humaine, déversant en décibels l'énergie qui les tenaille toute la matinée jusqu'à la récré.

Voici six ans jour pour jour que je suis installée dans ce trois pièces de 62m2. Appartement au cinquième étage sans ascenseur, traversant, exposition nord et sud, parquet en bois dans les chambres et le salon, carrelage de petits damiers en camaïeu de beige et ocre dans le couloir et les pièces d'eau, dalles de plastique dans l'ancienne loggia, eau froide et chauffage central compris dans les charges.

Un logement social obtenu très facilement. Bizarrement. Enfin, une fois que l'on sait quels nombreux défauts il comporte, on n'y voit là plus rien d'étrange...

Six ans déjà...



La vie dans ce logement est anxiogène, épuisante nerveusement. Et inconfortable car il y fait le plus souvent ou trop chaud ou trop froid. Le bruit est omniprésent vingt heures sur vingt quatre. Parfois plus. Les volumes des pièces sont hybrides, obligeant à de fameux _casse-têtes_ pour réussir à disposer des meubles de façon pratique et pas trop inesthétique.

Ici, on vit mal. D'autant plus sans emploi, dans une ville moyenne de province, une région pauvre, sans aucune perspective d'avenir. Surtout après quarante ans. Dans une telle situation, on désespère et on se détruit à coup de malbouffe et d'heures passées devant un écran. Ou l'on se fait une raison et on attend, dans le vide, on attend que les journées passent, chacune plus identique que celle de la veille. Et pourtant les années défilent à une vitesse indicible. Sans doute l'effet de la mort plus proche quand on commence à vieillir.

J'ignore si je vais finir dans cet appartement, mais cela me fait horreur d'imaginer rester ici jusqu'à la fin de ma vie. Je me dis que c'est impossible étant donné la date de construction de cette barre HLM qui risque bien de partir en morceaux avant que j'atteigne l'âge de la ménopause. Quoique...

C'est donc l'heure de la récré, à moins que ce soit celle d'aller à la cantine. Je me lève, comme d'habitude ma tête est lourde, mon dos douloureux et mon nez bouché. J'attrape mon bas de pyjama, un pull pour contrer le froid qui en dehors de la couette est flagrant, et je me glisse hors de la chambre.

En ce moment je dors dans celle côté sud, la plus grande, la plus chaleureuse avec sa tapisserie couleur sorbet à l'abricot. La plus calme aussi puisque donnant sur l'arrière de l'immeuble, qui n'est pas exempte de nuisances sonores, mais où au moins la circulation est plus lointaine. En six ans, j'ai pas mal alterné l'emplacement du lit entre cette pièce orange et celle côté nord, côté rue, plus petite, plus froide en température, jusqu'à moisir, mais aussi en couleur avec son papier peint bleu de piscine en plastique.

Pour cacher les tâches d'humidité autour de sa fenêtre, j'ai retapissé le mur avec les pages au format Poche de L'étranger de Camus et des Grands Chemins de Giono. J'en ai aussi collé sur la frise qui fait le tour du reste de la pièce pour cacher ces motifs géométriques datés, d'un vert post Mitterand. Puis j'ai accroché à la fenêtre deux bandes de tissus blanches finement rayées de pervenche, provenant d'un vieux drap de coton, pour casser les angles du cadre.

Pendant cinq ans, ces deux pièces n'ont été équipées que de simple vitrage. Aujourd'hui le bruit du mouvement incessant de la circulation est moins présent dans la pièce bleue. Mais avec _les travaux de réaménagement du quartier_ censés durer deux ans, je me suis rapatrié définitivement dans la pièce abricot.



Là où je dors, j'aime disposer le minimum d'affaires. Il y a le lit, un futon de laine posé sur son sommier en pin habillé de lin brut, au milieu de la pièce. À sa tête, un store en bambou déroulé sur sa tranche est plaqué contre le mur, pour le protéger, et retient une petite lampe en plastique blanc transparent accrochée avec une pince.

En guise de tables de nuit, posées le long du mur sous la fenêtre, deux étroites tables basses en bois légèrement blanchi à l'acrylique, qui sont d'anciennes tablettes d'étagères, et sur lesquelles sont rangés, des photos, des livres, des livres de photos, un pot avec du lierre et une lampe orange.

Contre le mur en face du pied du lit, une commode en pin pour les bonnets, les écharpes, le linge de lit et des réserves de tissus. Puis le long du mur à gauche en entrant, celui en face de la fenêtre, deux structures légères avec étagères et penderie, également en pin, chacune recouverte d'une housse zippée en toile beige.

Ah, j'oubliais. Il y avait aussi une chaise pliante de jardin en bois blanc, posée dans le coin opposé des tablettes de nuit, entre le gros pot du palmier papillon et la commode. Mais elle passe désormais le plus clair de son temps dans la pièce bleue, devant ma machine à coudre.

Enfin juste à portée de main quand on est allongé dans le lit, calé contre son sommier, un pouf en osier dont le couvercle reçoit les livres en cours de lecture, et mes lunettes, et dedans, car il fait aussi rangement, le bas de pyjama que je suis en train d'enfiler, ce matin encore, à demi éveillée, à moitié trébuchante, un pied empêtré dans une des jambes.

Je frotte mes yeux, j'essaie d'ajuster ma vision, de rejoindre sans bruit la porte. Au travers les petits traits, qui transpercent le volet roulant, le temps est indéfinissable, je ne saurais dire s'il fait beau. Je m'extirpe de la pièce en ouvrant doucement la porte, je frôle le rideau qui pend dans l'entrée, puis je vais ouvrir le volet du salon. Et la lumière, piquante ou blafarde, baigne les sauts de cabri de Bouddha, ma lapine, qui vit en liberté dans l'appartement, et qui déjà m'invite à jouer avec sa peluche, avant de filer tout droit dans la cuisine quand je lui demande tu as faim ?

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