Des cendres


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Des lunettes de vue sur mesure et des livres. Voilà les premières choses que j'aurais envie d'acheter si du jour au lendemain je n'avais plus jamais à me soucier d'argent, si j'étais l'heureuse gagnante à la loterie nationale. C'est un rêve que j'ai, d'entrer dans la librairie Mollat à Bordeaux, de prendre un panier, de voir distinctement les titres des livres partout dans les rayons, de pouvoir lire la quatrième de couverture sans pleurer des yeux et de remplir mon panier sans restriction.



Chaque soir, lorsque j'ai du mal à m'endormir, j'imagine ce qui se passerait si ma vie était ainsi bouleversée. Je passe moins en revue en réalité ce que je pourrais m'offrir que ce dont je me séparerais. J'inventorie les choses que j'ai et je fais le tri. Et ça exige une certaine concentration, entretient une tension dans tout le corps, tendu par la liste que je dresse...

Du coup le sommeil s'éloigne d'autant plus de mes paupières.

Garder tout ce qui est en bois, le réparer, le rafraîchir, l'adapter, le restaurer. Garder tout ce qui est en matières naturelles et peut servir encore longtemps. Réunir tout ce qui a une valeur sentimentale, trouver comment et où le ranger. Puis donner tout le reste si c'est en bon état.



C'est étonnant comme en changeant d'angle de vue, en passant de la pauvreté précaire à la richesse à durée indéterminée, les objets conservent à mes yeux malgré tout leur intérêt matériel premier. Je veux dire qu'à partir du moment où ça n'est pas cassé, où ça s'entretient facilement et fonctionne correctement, j'ai vraiment du mal à trouver une justification pour m'en séparer et acheter du neuf. D'autant que le neuf est tellement une source de déception désormais.

Alors, à moins peut-être de mettre une fortune pour chaque chose, ça n'a aucun sens de souhaiter perdre autant de temps et d'argent à tout remplacer.

Tout à mon exercice d'intendance imaginaire, en pleine nuit d'été caniculaire, je tourne et me retourne dans mon lit sans que la pièce ne réussisse jamais à se rafraîchir, malgré la fenêtre grande ouverte, sous les commentaires enjoués des crapauds qui au loin, dans les bassins de l'usine de traitement de l'eau, s'épuisent en danses nuptiales jusqu'au petit jour.



L'air est figé, strié par les souffleries de quelques climatiseurs, fendu par moment par le moteur d'un véhicule qui démarre à l'angle du jardin des près mignons. Soudain une poubelle est traînée. Ses roues en plastique font un bruit très distinctif sur le bitume et m'alerte immédiatement. L'heure n'est pas du tout celle des éboueurs et le bruit provient de l'allée qui traverse la pelouse derrière l'immeuble.

Je me lève et aperçoit les ombres de quelques individus croyant œuvrer discrètement à leur plan délictueux.

Il s'agit d'un grand container avec un couvercle. Les maigres silhouettes le poussent loin du gymnase pour le poster à côté de la table de ping-pong en béton qui borde le city parc. Ils l'ouvrent, arrosent son contenu d'essence à briquet et y mettent le feu avant de le refermer brutalement. 



Ça change un peu, d'habitude ils font brûler des palettes et des pneus sur le parking de l'épicerie solidaire.

À deux reprises ils vont rouvrir le couvercle pour vérifier que le feu à bien pris, et par deux fois ils se brûlent les mains et manquent de peu d'enflammer leurs cheveux. Puis ils renversent d'un coup en arrière le container et s'enfuient.

Ils tourneront une demie heure dans le quartier sans qu'il ne se passe rien. Tantôt observant de loin et dans l'ombre leur méfait qui fond sous la chaleur et dégage une fumée noire, tantôt errant dans les allées autour des immeubles en quête d'une autre conquête inflammable.



Ce sont des jeunes du même âge qui arriveront plus tard et qui donneront l'alerte. Deux d'entre eux attendront la police et les pompiers, un troisième partira en scooter pourchasser les pyromanes. Je ne comprends pas ce que ces gamins font dehors en pleine nuit à plus de trois heures du matin.

Avec cette histoire de feu, la température n'a pas vraiment baissé. Toute la chaleur des combles descend dans l'appartement. L'air dehors est frais passé l'encadrement des ouvertures, mais le plancher, les murs et le plafond diffusent dans toutes les pièces des couches chaudes et sèches qui font barrage au moindre filet de brise.

Je me glisse sous mon drap, éteins la lumière, ferme les yeux et attend le jour. Les minutes s'égrènent, comme un robinet qui fuit, roulent le long d'une pente douce. Demain le réchauffement climatique démontrera encore toute sa réalité déjà commencée. Dans l'indifférence générale, internationale. Sous un autre climat, celui de tensions sans cesse augmentant, de bêtise crasse applaudie, d'impunité contagieuse qui dominent le champ et laissent peu de lumière à celles et ceux qui voient le monde autrement.



Désormais vivre ce n'est plus avancer, c'est glisser, c'est descendre.

Glisser sous la serviette éponge au dessus d'une infusion d'eucalyptus pour soigner la sinusite que j'attrape à dormir sous une fenêtre ouverte, glisser sous une douche froide pour calmer les impatiences dans les jambes, glisser les pieds sur le carrelage d'une pièce à l'autre à la recherche du sommeil.

Descendre d'un bus où il fait 40 degrés et qui offre un nettoyage exhaustif et collectif de la peau, descendre les volets pour barrer des vitres le soleil, descendre du lit pour espérer un peu de fraîcheur à dormir par terre, descendre le volume de la musique dès que je crois entendre un bruit suspect.



Glisser du lit, descendre un litre d'eau, glisser la vaisselle propre dans la console, glisser le linge sale dans la machine, descendre le stock de mouchoirs à se moucher sans arrêt, glisser sous la douche avant de descendre les cinq étages, glisser dehors en descendant la poubelle, puis glisser dans la fournaise d'un bus bondé pour descendre faire des courses en glissant dans les rayons après avoir descendu un café à la galerie commerciale en regardant les gens qui glissent sur les escalators.

Quelques jours plus tard, à deux rues de mon immeuble, cette fois c'est une voiture qui sera réduit en cendres.



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Triturbulations du bonnet


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Six mois sans exercice physique, sans bouger un orteil. C'est que plusieurs semaines de sinusite, ça refroidit. Voilà ce que j'ai gagné en allant nager en plein janvier à la piscine de mon quartier.



Comme désormais cette dernière n’ouvre que quelques heures par jour, évidemment le chauffage est coupé entre deux créneaux. C’est ainsi que j'ai attrapé froid, par les oreilles. Sachant la chaleur qu'il fait en principe à l'intérieur d'une piscine, et l'obligation de porter un bonnet de bain, je ne pensais vraiment pas prendre le risque d'un tel désagrément. Juste celui, éminemment inhérent au port d'un bonnet en caoutchouc, d’un cerveau totalement comprimé.

J'ai horreur de porter ce genre de bonnet. Et j'ai horreur de nager avec ce qui isole ma tête de l'élément dans lequel le reste de mon corps baigne. Pour la même raison, j'ai la préférence du bain sans maillot. De plus, mes cheveux étant longs, bouclés et anarchistes à tendance fortement ébouriffés, cela suppose de les rassembler en chignon, puis de les plaquer d'une main tout en attrapant de l'autre chaque mèche trop courte pour être prise dans mon élastique qui borde le front, les tempes et le cou, et de réussir à enfermer tout ça dans un dé à coudre.

Aussi, sur la dernière heure d'ouverture, temps de moindre affluence qui a ma préférence, un bon quart d'heure passe avant que je ne sois prête à tremper un pâle et frileux orteil. Forcément, à ce stade mon humeur est déjà passablement assombrie. C’est que dix minutes à triturer mon cuir chevelu devant un miroir en frisant le casse-tête, cinq autres à tenter de rétablir la forme initiale de mon visage lifté en biais par le bonnet, le tout en soliloquant une guirlande de mots fleuris, ça met dans une toute relative condition pour un moment de détente dans un espace entièrement carrelé de blanc crème rayé d'anthracite.

Ce qui m'extorque un pas vers le grand bain, c'est le souvenir de mes douleurs de dos, de jambes et de cervicales. Donc, quand au jugé de la pulpe de mes doigts mon crâne semble enfin étanche, j'inspire un grand coup en quittant mon reflet et me dirige droit vers le brouhaha des pieds qui battent la surface de l'eau. Ruisselante de la douche *obligatoire*, chacun de mes pieds clipsé à un tong pour éviter à mes orteils de s'emmêler dans des cheveux jonchant sur le sol comme des anguilles, je passe l'eau tiéde du pédiluve *obligatoire* et rejoins le bord du bassin.



Assise à côté de l'escalier, là où la profondeur est de quelques dizaines de centimètres, je chausse mes lunettes de plongée et effleure de ma voûte plantaire l'eau qui, plus fraîche que confortable, ne réserve pas au nouvel arrivant un accueil chaleureux. Quoique la somme des efforts pour arriver à son seuil pourrait, si j'y réfléchissais bien, légitimement me faire rebrousser chemin, je prends le parti de m'infliger toutes les autres étapes.

Ne regardant plus à la dépense, balafrée d'un rictus montrant mes dents, les yeux plissés, le front plié en deux, les épaules crispées, mes omoplates tentent de se refermer sur elles-mêmes, comme le ferait en cape une paire d'ailes. Je descends lentement les marches, cramponnée à ma résolution, comptant chaque millimètre cube de la substance frigorifique qui, petit à petit, m'enrobe jusqu'à la taille et, comme pour me féliciter amicalement de ma persévérance, inonde mes narines de son parfum chloré.

Arrivée à ce palier d'accoutumance, je vise le centre du bassin, là où je n'ai plus pied, mes jambes pourfendant le liquide comme le premier homme a marché sur la lune. Toute à ma progression astrale et à l'imminence de mon flottement à l'horizontal, j'accélère le ralenti de ma marche pour tenter de me réchauffer, j'appuie sur les ventouses de mes lunettes et cale minutieusement mon pince-nez, dont le cordon cerne mes joues comme un collier pendouille au milieu du visage quand on fait le cochon pendu, apportant à mon allure générale sa touche finale.

Là, tête sous l'eau à l'expiration, je nage enfin, de la buée plein les carreaux à l'inspiration.



À ce stade de ma séance de sport aquatique, me voici les sourcils arrachés du globe oculaire, les yeux écartelés dans une brume perlée, les narines écrasées virant au violet, et les pommettes repulpées par deux fines membranes en plastique. Contrariétés oto-rhino-laryngologiques que surplombe un bonnet cloquant sur mon crâne... duquel je n'ai jamais su s'il était plus seyant de laisser dedans ou dehors les oreilles.

Ainsi ce matin là, coiffée d'une cloche en silicone annexée de quelques appendices, telle une sorte de spécimen muté d'un gène papilionacé, posant les mains sur la surface de l'eau comme pour mieux la contenir, avant de glisser dès que je perdis pied dans le bouillon d'une brasse coulée, j'ai pris froid. 

Tout à la réalisation de mon défi, j'exécutais, envers et contre tout frisson, mes longueurs depuis presque vingt minutes au milieu de tas d'autres usagers à tête d'épingle, quand en vinrent aux mains deux autres nageurs obstinés et manifestement en désaccord brutal sur la manière de partager l'espace. Au bruit de leurs échanges de compliments relatifs à leur lacune respective, je sortis promptement du bassin, secouée de toute part de tremblements dont je n'aurais plus su distinguer la part induite par la température de l'eau de celle provoquée par ce consternant spectacle imposé de leur bêtise vulgaire.

Reste de cette tribulation hivernale l'expérience d'un mois de mal de crâne et de nez bouché. Et une carte de piscine neuve pleine de 50 points.

Mais depuis je vais beaucoup mieux. Je ne prends froid qu'à l'automne, dans ma cuisine et par les pieds. Quand il commence à faire bien frais dans mon logement et que j'attends en grelottant la date fixée par le Conseil Général de l'allumage du chauffage central.



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Bilan des bruits


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Dernière mise à jour 24 octobre 2018

Au bout de sept années, je n'en finis pas de lister les sources de nuisances sonores que je peux subir dans cet appartement. Chaque année, un nouveau motif de bruits survient, les répits ne durant que quelques mois. Ceux liés à une configuration constante comme la circulation par exemple, mais aussi les occasionnels qui s'additionnent aux premiers et ensemble créent un environnement de stress continu parfois très difficile à surmonter.



Voici depuis que j'ai emménagé jusqu'à ce jour, la chronologie des événements exceptionnels survenus à l'extérieur de mon immeuble et ayant entraîné du bruit mais aussi pas mal de pollution :

  • Chantier de rénovation de l'usine de traitement de l'eau (durée 2 ans)
  • Chantier de ravalement de la façade de l'immeuble, peinture des volets et rambardes de balcon (durée 3 mois)
  • Chantier de construction de l'épicerie solidaire (durée 6 mois)
  • Chantier d'isolation extérieure de la maison de quartier
  • Réaménagement du terrain autour de l'épicerie solidaire
  • Chantier de construction de trois maisons en face du city park (durée 18 mois)
  • Chantier d'isolation extérieure de la salle de sport
  • Chantier de construction du foyer des jeunes handicapés (durée 1 an)
  • Chantier de démolition de l'ancien foyer
  • Chantier de réaménagement des voiries du quartier et des espaces verts (durée 2 ans)
  • Chantier de réfection de la route entre le château d'eau et l'entrée du quartier
  • Chantier de rénovation de la maison en face du city park
  • Chantier de mise aux normes des égouts fluviaux au bassin d'orage.
  • Chantier de tranchées dans le terrain de la résidence en face du gymnase
  • Chantier de terrassement derrière la maison de retraite
  • Chantier sur la voirie qui dessert l'épicerie solidaire
Maintenant ceux s'étant déroulés à l'intérieur de l'immeuble, sur plusieurs jours, voire plusieurs mois :
  • Remplacement des portes d'entrée des appartements et de leur cave
  • Installation d'un digicode et d'une nouvelle porte d'entrée d'immeuble
  • Installation d'un compteur d'eau individuel dans les toilettes
  • Installation d'un détecteur de fumée dans chaque appartement
  • Remplacement des fenêtres et des portes-fenêtres pour les chambres et salons (durée 2 mois)
  • Installation d'une VMC dans l'immeuble (durée 3 mois)
  • Remplacement du compteur électrique pour un modèle Linky
  • Peinture dans la cage d'escalier


Et enfin les sources de pollution sonore régulières, voire quotidiennes, à l'intérieur comme à l'extérieur :

  • Entretien des espaces verts (tondeuses, souffleuses, broyeuses, tailles-haies...)
  • Bruits de moteurs électriques et de générateurs provenant de l'usine de traitement de l'eau
  • Nettoyage des voiries (karshers, souffleuses, véhicule balai-aspirateur...)
  • Claquements des volets en métal tous les matins pendant cinq ans
  • Activité de l'épicerie solidaire (livraisons, voitures, atelier bois...)
  • Cris provenant des cours d'école aux heures de récré
  • Cris et hurlements de pleurs parfois incessants provenant de l'aire de jeu de la garderie au pied de l'immeuble
  • Nettoyage des aires de jeux de la garderie (karshers, souffleuses...)
  • Cris, hurlements et rebonds des ballons provenant du city park
  • Démarrage brutal sur le gravier du parking (tous les jours pendant six ans)
  • Circulation parfois dense ajoutée au diesel des bus
  • Rondes diurnes et nocturnes de scooters sans échappement
  • Dos d'âne au carrefour qui a été recouvert d'un revêtement aux graviers sur lequel dérapent les pneus des voitures
  • Répétitions et concerts de la maison de quartier
  • Voisins qui hurlent après leurs gamins, parfois toute la journée, voire toute une semaine
  • Gamins des voisins qui jouent au ballon ou à la trottinette, sautent ou courent dans un sens puis dans un autre, ou tout simplement hurlent et pleurent, durant des heures
  • Vent dans la colonne d'aération passive, dans les grilles d'aération des fenêtres, dans les rambardes des balcon
  • Tac-tac du nouveau compteur d'eau lorsqu'on ouvre un robinet et qui s'additionne aux autres tacs-tacs des compteurs des voisins
  • Moteur de la VMC qui remplace le sifflement du vent de la grille dans la salle de bain
  • Chant lyrique du robinet de la cuisine suivi de celui de la salle de bain
À titre d'exemple, voici l'ambiance qui régnait ce matin de 9 à 11h30 :
  • Scie de l'atelier bois de l'épicerie
  • Gamins en récré et dans l'aire de jeu de la garderie
  • Gamine du 5 faisant son jogging d'une pièce à l'autre
  • Tondeuse et débroussailleuse autour de l'usine de traitement de l'eau


Et cela ne semble pas vouloir s'arrêter. Des techniciens ont fait dernièrement des repérages sur le toit de la maison de retraite juste en face... Bientôt va débuter un chantier de construction d'habitations à la place de l'ancien foyer des handicapés... Ce qui d'ailleurs, en plus du bruit, prolonge ce temps où des engins brassent les diverses matières qui composent le sol, durant des semaines, provoquant des épisodes d'allergie assez dense, compte tenu de la pollution de l'air déjà importante désormais et des pics devenus routiniers. Enfin je verrais sans doute et sans surprise d'autres épisodes d'entretien ou de réfection éclore ça et là, comme en ce moment ce chantier en cours de rafistolage de l'isolation extérieure d'une des tours du quartier.

À noter que le chantier de réaménagement des voiries a amené des engins de terrassement à œuvrer autour de mon immeuble pendant plusieurs mois, martelant puissamment le sol au point de faire trembler les murs et les fenêtres de toute l'enceinte, d'une force de vibrations se propageant dans les fondations jusqu'au toit, faisant tinter la vaisselle et gigoter les rideaux, jusqu'à ne plus percevoir la différence avec un tremblement de terre. Je dis ça parce qu'en fait [ il s'est réellement produit un tremblement de terre à la même période], et bien que bizarrement secouée un matin dans mon lit, j'ai été persuadée qu'il s'agissait du chantier après lequel je râlais une fois de plus en me réveillant en sursaut.



Et tout ce bruit, ces chantiers, sans voir jamais une amélioration notoire de la vie des habitants. Bien sûr je me félicite du déménagement des jeunes handicapés dans un établissement tout neuf bien plus confortable, je pense, que le bâtiment insalubre qu'ils occupaient auparavant. Mais je n'ai pas le même enthousiasme concernant l'épicerie solidaire qui entérine un système plutôt que de le remettre en cause.

Et je regrette de constater la facture médiocre de tout ce qui est mis en œuvre. Les matériaux, les formes, les aménagements, tout est de mauvaise qualité, pensé à l'envers du bon sens, excluant les opportunités de créer du lien social, de faire ralentir les véhicules, de favoriser la sécurité des déplacements à pieds et à vélo et, d'augmenter la canopée, d'embellir les espaces, de les verdir durablement. Tout au contraire.

La "modernisation" qu'on a pu lire sur les plaquettes n'était là encore qu'un joli mot, un processus cosmétique de surface. En réalité, tout est à court terme. Et dès qu'une parcelle de terrain se libère, c'est d'abord pour la bitumer, la goudronner, la bétonner.

Et dans mon immeuble, c'est la même chose. La peinture de la façade serait déjà à refaire, les doubles vitrages sont des premiers prix, la pose a été bâclée, aucun réglage individuel du chauffage collectif n'est possible, aucune isolation répondant aux normes actuelles n'est envisagée, dans les communs le vasistas d'évacuation des fumées ne s'ouvre pas, aucune issue de secours n'est disponible, ni même un seul extincteur...

Bref. Bienvenue dans [Grenfell]-bis. L'essentiel de ce qui compte et qui devrait être réhabilité est laissé au panier des oubliettes, tout comme les locataires et leur éducation.


DClassé dans : Mon appartement, Mon quartier, Mes voisins ,Mots clés : Bruit, Aménagement, Politique, Savoir-vivre

Le confort de Tokyo


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Si je me suis installée dans ma ville actuelle, c'était un choix par défaut. Il s'est présenté au bout de neuf ans un moyen de quitter un logement minuscule et insalubre dans un quartier populaire de Bordeaux. Un moyen, pas une solution. C'est juste dorénavant moins pire.



Mon logement est plus grand, il n'est pas rongé de moisissures et dévoré par les termites, aucun chien ne pisse sur la porte d'entrée et j'ai du soleil qui filtre par les fenêtres toute l'année. Du moins quand il fait beau. C'est pas mal quand même.

Dans mon quartier il y a un bon petit supermarché bien achalandé en bio, en légumes et fruits, en produits courants écologiques à prix tout à fait abordables. Il y a aussi une fois par semaine un maraîcher qui vient vendre sa production sur le parking de l'auberge de jeunesse, un producteur en agriculture raisonnée qui cultive une succulente variété d'épinards. Je peux tout faire à pied, ou presque. Même plus besoin de bus. D'autant que la qualité de l'offre de service de ce dernier ne cesse de se détériorer.



Mais on reste loin du confort d'une ville comme Tokyo. Sans doute parce que le confort, dans la culture japonaise, est devenu assez tôt dans leur Histoire un paramètre obligatoire dans un pays insulaire secoué tout au long de l'année par les forces de phénomènes naturels destructeurs. Et pour un peuple très curieux mais dans le même temps prudent, surtout envers ce qui lui est étranger, rien de plus naturel que de se pourvoir du plus grand pragmatisme, jusqu'aux confins du raffinement.

Les Japonais sont de grands voyageurs, dans le monde mais aussi à l'intérieur même de leur pays, et ce depuis le 17ème siècle. Malgré l'absence de revêtement sur les chemins et de ponts pour traverser les rivières, les routes principales étaient noir de monde, et partir exigeait peu de préparatifs. Que ce soit pour se rendre en pèlerinage dans les sanctuaires et goûter les spécialités locales, ou mue par leur fonction administrative ou leur statut professionnel, tels les marchands, les saisonniers, les chefs régionaux, les escortes, les samouraïs, tout une foule trottait au gré de leurs obligations à travers le pays. Et par un seul moyen de transport, les pieds.



Pas étonnant qu'ils aient su mettre en place et développer un savoir-faire unique en terme d'accueil. Les routes du Japon offrent depuis plusieurs siècles un large panel de structures et de services pour pouvoir passer la nuit ou simplement se reposer, pour se restaurer, se rafraîchir, se laver et repartir frais de la moustache. Les autorités tenaient particulièrement à maintenir la sécurité sur les routes étant donné que celle-ci bénéficiait aux affaires, autant commerciales, administratives, structurelles que politiques. La qualité de la libre circulation assurait la stabilité du pays. Ce principe progressiste a de quoi inspirer.

Paradoxalement, plusieurs époques ayant été marquées par des incendies ravageurs et de terribles tremblements de terre, des habitats de conception légère se sont imposés, préservant sommairement l'intimité, très inconfortables par la chaleur étouffante qui y règne l'été et l'atmosphère frigorifique l'hiver. Ce sont ces contraintes qui ont sans doute d'autant contribué à la recherche de sécurité et de confort que certains lieux en dehors du foyer vont offrir. Tels les Onsen 温泉, littéralement "source d'eau chaude" autour de laquelle est construit un établissement thermal, et bien sûr les Sentō 銭湯 c'est à dire les bains publics. Tous sont des espaces de relaxation et d'hygiène corporel, autant que d'occasions de se réchauffer et de créer du lien social.

D'ailleurs ils sont traditionnellement mixtes, ou le sont restés jusqu'à ce que les Américains occupent le pays et imposent leur pudibonderie.



De cette culture de la sécurité, ce pays n'a jamais cessé de s'y dédié. Aujourd'hui cela se présente sous la forme d'une sensation de quiétude, même dans la plus grosse mégalopole du monde.

Outre que chacun respecte les termes d'un contrat tacite afin d'assurer la paix social - en respectant les files d'attente par exemple, même aux passages piétons - il est naturel de trouver facilement les commodités qui rendent tous déplacements plus agréables. Par exemple, dans Tokyo on n'angoisse pas à l'idée de devoir faire pipi à un moment donné. Mais ce n'est pas tout. Ceci dit, ici en France ce serait déjà beaucoup.

Ajoutés aux nombreux toilettes disponibles dans toutes les galeries et les quartiers commerciaux, des distributeurs de boissons, de snacks ou de cigarettes sont disséminés partout dans la ville. Le sentiment de sécurité est d'autant plus favorisé par la présence de panneaux d'informations partout où l'attention des usagers est requise - en cas de travaux ou d'intempéries par exemple - et par des annonces vocales ou des signaux sonores qui orientent, fluidifient la circulation, facilitent les flux.

Parfois trop même, au point que certains Japonais se sentent infantilisés.



Autres services pratiques et gratuits sont les sachets et les consignes pour parapluies placés à l'entrée des magasins afin d'éviter lorsqu'il pleut de mouiller les sols. Sachets dans lequel on enfile le parapluie si on souhaite le garder avec soi dans le magasin. Consignes qui se résument souvent par un simple pot sans que l'on soit inquiété pour autant de se faire voler son pépin. Et si ça se produisait malgré tout, ce serait sans doute contraint par un cas de force majeur et plus sous la forme d'un emprunt, votre parapluie ayant de forte chance de réapparaître quelques jours plus tard au même endroit.

Au pire, on rachète un parapluie à 3€ dans n'importe quel Combini コンビニ, ces supérettes multi-services ouvertes 24h/24 où l'on trouve de tout, de quoi manger et boire chaud ou froid, des produits et ustensiles d'hygiène et d'entretien pour la maison, de la papeterie, des magazines, des sous-vêtements, des cravates et des mouchoirs, un service postal, des téléphones portables, des nécessaires de voyage et de bricolage, un distributeur de billets ou même la possibilité de payer ses factures.



À Tokyo, on gère les caprices de sa vessie et de la météo très facilement. Mais on peut aussi nettoyer ses lunettes, toujours gratuitement, dans un des bains ionisants qui sont installés sur des tables devant les vitrines des opticiens, ou bien encore utiliser des lunettes quand on n'y voit pas bien de près, mises à disposition gracieusement aux guichets des banques, des assurances, des bureaux administratifs...

Sans oublier les célèbres hôtels capsules mais aussi les cybercafés qui offrent un petit espace d'intimité pour les Salarymen サラリーマン ayant raté leur dernier train du soir ou pour les personnes sans domicile.



Nombreux sont aussi les coins où s'asseoir. Même si parfois ils sont d'un confort spartiate. Très agréable également la vapeur d'eau propulsée dans certaines rues commerçantes durant la saison très chaude, ou bien encore les baies vitrées, surtout au dernier étage des buildings, devant lesquelles on a aménagé des tables et des chaises, des fauteuils, des banquettes, ou toute autre sorte d'appuis pour pouvoir se poser et profiter un instant du point de vue offert sur la ville. Le spectacle gratuit de la rue.



DClassé dans : Mon quartier ,Mots clés : Japon, Piéton, Mode de vie, Tokyo, Savoir-vivre

L'inventaire circulaire


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

L'autre matin, dans la pénombre de ma chambre, la fenêtre légèrement entr'ouverte pour rafraîchir une pièce où le sommeil est une bataille contre les jambes lourdes et les suées nocturnes, une douceur inattendue m'a bercée l'instant d'un lever de soleil. Alors que mon corps gagnait petit à petit un certain répit, vers six heures, un oiseau s'est mis à chanter, tout près. Peut-être était-il perché sur le rebord de la fenêtre. Sa mélodie a envahi l'air figé de la chambre et m'a plongée dans un profond repos d'où j'entendais, au loin, le sifflement si coloré.



Derrière mes paupières, mon cerveau a connecté quelques mystérieux neurones et a enclenché le décryptage simultané du discours musical de ce petit sauvage à plumes. Soudain j'étais la spectatrice d'un fabuleux concert d'images, d'une traduction cinématographique de corollules sonores et autres trilles baroques dont l'ordre du jour consistait à faire l'inventaire circulaire, en temps et en surfaces, d'une histoire. Leur Histoire. Celle de leur groupe, un vaste groupe formé de Clans.

Je voyais le récit de leurs origines, de leurs épreuves, de leurs ententes. Les cartes de plans géopolitiques, les boucles de stratégies coopératives, l'exposé chronologique d'une archive territoriale et environnementale, dont les chapitres, ou plutôt les cercles d'archives, étaient clôturés avec fluidité par certaines notes altérées, comme étirées, avant de passer à l'ellipse suivante.

J'assistais, dans le secret de ma pièce à dormir, passablement éreintée par mes insomnies, et soudain agréablement enveloppée d'un doux relâchement, à la transmission orale du passé et du présent de la République des Merles Noirs de l'aile sud du bâtiment.

Toute la structure hiérarchique du groupe était dessinée devant mes yeux, à laquelle s'ajoutait ensuite la liste botanique et illustrée des arbres et des buissons de leur État, puis les armoiries de leurs plumages, emblèmes de chacun de leurs clans. Autant d'informations utiles pour assurer la paix, la cohésion et le partage équitable des matériaux, nourritures, abris, relais et bonnes adresses à connaître.



À un ami à qui je racontais mon rêve et qui se demandait si ce n'était pas également ce genre de discussions qui les occupent lorsqu'ils se rassemblent sur les fils qui hérissent le toit des châteaux d'eau du quartier, je répondis qu'à mon avis c'était là plutôt des réunions de plusieurs groupes pour les indispensables mises à jour des inventaires circulaires.

Tous les clans du quartier sont invités là-haut pour faire le bilan des coopératives, les annonces des trocs de ressources et négocier les frontières des territoires. Une vaste assemblée des Républiques où chacun compte pour une voix. Désormais j'en suis convaincue, les oiseaux pratiquent la démocratie participative et l'organisation horizontale.

D'ailleurs ma lapine - quoiqu'elle ai l'air tout à fait absorbée par son occupation favorite de la méditation emmanchée - partage tout à fait ce point de vue, cette conception de la cohabitation durable sur notre planète.



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