Mon côté Sorcière


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

"Speedy Gonzales"... "Police"... "Jambes d'allumettes"... "Trisomie 21"... "Zizi-coincé-dans-le-placard"... "Mate-je-?"...
sont les quelques surnoms collectionnés par la petite fille maigre, introvertie, à la limite de l'aphasie, que j'ai été.

Pour démentir ces projections dont pour la plupart je ne comprenais pas la portée, je me suis fabriquée le costume du parfait clown de service, qui raconte des blagues de Coluche, imite de Funès, Zitrone et Mr Gonon le prof d'Histoire-Géo. Puis je suis tombée amoureuse de Sophie Marceau, me suis passionnée pour le cinéma et j'ai décidé de devenir "Actrice" !

C'était ignorer ma réalité. Une toute autre histoire.



Un jour, je suis allée voir mon patron pour lui demander une promotion. Je travaillais dans un fast food. C'est vrai que j'aimais beaucoup faire équipe avec l'un des managers mâles de mon restaurant, mais je ne m'attendais vraiment pas à ce que mon patron le relève et me demande si cette motivation pour devenir aussi manager n'était pas simplement parce que j'étais tombée amoureuse de lui.

Puis non content de m'avoir séchée sur place, il commença à m'expliquer qu'il fallait vraiment aimer ça - fabriquer et servir des hamburgers - "fallait en bouffer du ketchup, avoir du ketchup dans les veines, aimer bouffer du ketchup tous les matins". Et simultanément, tout en l'écoutant, je me voyais déjà devoir chaque jour aller en réserve sèche pour ouvrir un sachet de ketchup et le gober avant d'aller pointer en croisant mes collègues chefs arborant leur beaux bras écarlates, veinés de ketchup.

Évidemment ma logique est tout de suite intervenue pour m'indiquer que ce n'était pas possible, que c'était une façon de parler. Mais j'avoue, je n'y entends rien aux façons de parler.



À mes dix sept ans, mon père m'a offert une montre. C'était ma première vraie montre, pas une en plastique avec un écran à quartz. Non, c'était une montre analogique avec un cadre en métal anthracite, ses nombres et ses aiguilles étaient bleu jean, et son bracelet en cuir marron caramel. Elle était magnifique. Le premier jour que je suis allée au lycée avec, j'étais fière, je jubilais.

Durant la pose déjeuner, au seul café snack du quartier, j'étais en compagnie de "mes deux meilleures copines" - du moins je mangeais à la table à côté de la leur, seule - et je saisissais chaque prétexte dans leur conversation pour regarder ma montre et leur dire l'heure. Je mangeais, je parlais, j'écoutais en regardant ma montre, tout à l'admiration de cette belle mécanique. Et soudain, l'une des copines me tomba dessus en me demandant de bien vouloir"fermer ma gueule, qu'il y en avait raz le bol de m'entendre égrener le temps comme l'horloge parlante".

Je me suis littéralement brisée en deux. Le chagrin m'a envahie comme une chasse d'eau. Au bord des larmes, j'étais paralysée par la brutalité de sa réaction quand je n'étais qu'amour et partage de ma joie.

Depuis j'ai fait un long chemin. Je sais faire la part de ce qui ne se voit pas chez moi de ce qui se voit. Ou presque.



Je ne peux pas parler et regarder en même temps dans les yeux la personne à qui je m'adresse. Et si on me parle en me regardant dans les yeux, une erreur 404 s'affiche derrière les miens.

Quand je suis dans un groupe, je n'arrive pas à tenir une conversation plus de quelques minutes. Mon attention décroche assez vite de mon interlocuteur et s'agrippe à tout ce qui dépasse autour, dans mon champ auditif et visuel. Et très vite je finis là, dans un coin, à entendre les choses et les gens, à regarder dans le vague, sans comprendre les enjeux des sujets abordés. Je crois déranger si je rouvre la bouche, je n'ose pas couper la parole. Et si malgré tout je m'y risque, attirant sur moi l'attention de l'ensemble du groupe, ma voix sort de ma bouche avec la puissance d'un cri de campagnol.

L'idée que je tente alors d'exprimer se contracte et je sens mon cerveau se vider comme une gourde percée. Je m'entends parler, je me vois parler, mais je ne sais plus vers quoi mon propos tente d'aller, car je n'ai plus accès à mes souvenirs, à mes références, à mon stock de ressources, aussi humble soit-il, et j'ai peur que ça se voit.

Je n'aime pas non plus que l'on me touche, je respire moins bien.



Longtemps lorsqu'un imprévu s'intercalait brutalement, j'étais prise d'un monologue inondant mes synapses et d'une impatience emballant tous mes nerfs, extrêmement pressée de régler cet épisode pour revenir mon rythme normal.

Pour contrer l'anxiété qui m'envahit face à des évènements inhabituels, je me prépare constamment mentalement, je planifie des semaines à l'avance, j'envisage un catalogue de scénarios, tout en sons et en images, avec dialogues et variables scrupuleusement réfléchies. Que ce soit pour un déplacement dans une autre ville, une visite chez mon ostéo ou un simple repas entre copines.

Depuis bientôt cinq ans, je fais du théâtre pour remédier à des crises de tremblements avec paralysie de la mâchoire qui m'ont souvent fait frôler le malaise vagal dans des circonstances pourtant tout à fait banales. Grâce à l'accès facile et gratuit à des vidéos de séances de yoga sur le web, j'ai appris seule, chez moi, à respirer et dans une certaine mesure à lâcher prise. Aujourd'hui la houle reste sous contrôle dans mon ventre.



Pour les mêmes raisons, je n'invite jamais personne à venir chez moi. Quand c'est indispensable, j'ai besoin de le planifier bien à l'avance. Je déteste ça, pas celle ou celui qui vient, mais qu'on entre dans ce qui est pour moi mon ultime intimité. C'est juste au dessus de mes forces. Parce que c'est l'endroit sensé me protéger de toute cette foultitude d'éléments disparates et dénués de tout bon sens à l'extérieur, qui affolent mon système neurovégétatif, c'est mon dernier refuge, où je connais par coeur le moindre éclat du carrelage ou accroc de tapisserie. D'ailleurs je n'ouvre jamais ma porte quand je n'attends personne.

Voyager est aussi une lourde épreuve. Mais paradoxalement j'ai été détendue et très à l'aise dans ce monstre urbain qu'est Tokyo. Certainement du fait que je ne lis pas le japonais, mon cerveau a pu se mettre au repos, cessant d'être constamment sollicité par de multiples informations, percevant à la place juste de simples dessins.

Quand je suis quelque part, en week-end, en résidence ou bien à un pique-nique, très souvent je me fais mal. Je tombe, trébuche, me tord la cheville, je me coupe, ramasse une écharde, casse, inonde, met en panne ou brûle quelque chose.

Ou bien je me fais un suçon du tympan en retirant un des bouchons sensé m'aider à dormir à côté de la copine dont la respiration nocturne peut atteindre les 80 décibels. Et je ne le dis à personne, même si du sang sort de mon oreille.



Je n'ai jamais eu d'attirance sexuelle. J'ai passé plusieurs nuits avec différents petits copains sans qu'il ne se passe absolument rien. J'aime seulement certaines textures de peaux et de pilosités, surtout au niveau du cou, et j'aime une frontière nette, franche, entre la nuque et la racine des cheveux. Les mains mates et musculeuses, aussi.

Je tombe intellectuellement amoureuse. Amoureuse d'un regard intense, rempli d'un éclat incisif, et puis d'une belle diction... très souvent c'est une douce et manière soutenue de parler qui m'attire physiquement. Non pas pour mélanger nos fluides, mais bien davantage pour simplement être ensemble.

Je suis tout à fait apte et disposée à ce que mon corps exulte, j'ai même plutôt beaucoup de facilités à éprouver du plaisir, mais quand je rencontre quelqu'un, c'est sans doute la dernière de mes préoccupations. Dans la vie en général, du reste. Le contact physique, je l'ai dit, est tout un problème, mais la conversation, l'échange, les jeux subtils de la séduction sont pour moi du charabia. Si un garçon (je suis hétéro) me sourit, je pense qu'il passe une bonne journée.



Tous ces faux-pas, ces retraits et ces décalages, durant des décennies, ont été des évidences indicibles de mon quotidien, que je pensais communes, universelles. Aujourd'hui, à la lumière de mon auto-diagnostic, tout en assistant ébahie à la réconciliation de mon moi-de-dedans-tout-au-fond-enfoui de petite fille avec la femme de près d'un demi siècle que je vois désormais dans la glace, un lourd soulagement s'installe petit à petit. je me donne l'autorisation d'assumer ce que je suis. Cependant j'oscille entre la joie de la réponse enfin trouvée et le deuil de la perte.

Oui quoi, ça ne fait jamais que quinze ans que je suis dans le déni. Comme pour mon allergie au gluten, où j'ai attendu quatre ans avant d'accepter l'évidence.

Pourtant, au fil de nombreuses lectures suite à d'excellents résultats obtenus à des tests pyscho-techniques passés au hasard d'une formation et qui firent ma grande surprise, à mes 41 de quotient [ AQ de Baron-Cohen ] et à la rencontre de quelques vrai.e.s Aspies dans la vraie vie, l'éventualité que j'entrais dans la petite case de l'autisme sans handicap mental - ou de haut niveau - m'a fréquemment effleurée. Ou du syndrome Asperger, ou TSA, ou... quelque soit le nom qu'un expert mettrait dessus. Mais jamais je n'ai osé en tirer de conclusion. Je me disais mais non, ça n'est pas moi, ça y ressemble mais ça peut pas être ça, des gens l'auraient vu depuis le temps... Moi ça s'explique surtout par le fait que j'ai grandi dans une secte.

Cette dernière particularité de mon parcours justifiait ainsi tout dans mon inventaire des choses qui chez moi ne tournent pas dans le même sens des vents dominants.



Finalement, j'ai même de la chance, aujourd'hui être aspie est devenu en vogue. On les a d'abord beaucoup recherché au début de l'ère industrielle pour exploiter leurs facilités avec les nombres et leur forte capacité de travail. Depuis, la science a découvert que les femmes pouvaient aussi présenter ce syndrome, longtemps resté une exclusivité masculine. Ma place dans la société est donc garantie.

D'ailleurs les Asperger poussent comme des petits pains sur le web, multipliant les #Geek à longueur de profil, surfant sur cette mode du développement personnel qui invite à l'authenticité, l'inventivité, à la facilité d'explorer des alternatives et à l'expression de soi à travers ses passions. Tout ce que je sais faire de mieux.

Si j'en étais capable, je serais coach en autonomie, mon parcours d'autodidacte comme agrément professionnel et tampon officiel. Je pourrais enseigner les outils de l'auto-apprentissage, soigner les phobies administratives, former au nettoyage intérieur écologique, initier à la revalorisation des vêtements et des objets, livrer les secrets des soins naturels et de la cuisine végétale, partager mon expérience des intolérances alimentaires ou même apprendre à photographier et traiter des images, à construire et designer un blog, à se démerder tout seul quoi pour résumer.



Bien sûr, dès que le contexte et les conventions l'exigent, l'étiquette "Nerd" de tous ces fraîchement promus du bulbe supérieur glisse subrepticement dans une poche, par nécessité pour décrocher un entretien d'embauche, un stage dans une prestigieuse entreprise, ou trouver des sponsors afin "de vivre de son activité de vlogging". Quand moi je tombe malade après une réunion de deux heures avec douze personnes dans une salle climatisée éclairée aux néons. Ou mets trois jours pour envoyer l'e-mail qui accompagne un devis. Mais au fond tout ça n'est pas si terrible, car en d'autres temps, un tout autre sort m'aurait été réservé.

Être une femme solitaire, sans enfant, n'en avoir jamais voulu, préférant la compagnie des bêtes à poils à celle de ses semblables, démunie face à la compétition, rompant avec sa propre famille, dotée d'un esprit critique volubile, d'un humour littéral, allergique aux rites sociaux, parlant aux plantes, lavant ses cheveux avec de la boue, soignant ses angoisses et ses insomnies en se parant de jade, de rhodochrosite ou de gabbro... Être une femme en colère, pleurant de rage les atrocités et destructions massives inhérentes à cette crétinerie humaine globalisée qui dirige le monde, désespérée et en lutte, préférant la justice au bonheur, globalement réfractaire... Mouais, en d'autres temps, cela m'aurait valu d'être directement expédiée au bûcher.



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