J'Habite Un Soupir


En arrivant à Tokyo

Enregistrant la plus forte densité démographique au monde, étirée sur plus de 80 kilomètres, contrainte par aucun plan d'urbanisme, encerclée et transpercée par un enchevêtrement d'autoroutes et de lignes ferroviaires, détrempée par deux saisons des pluies qu'interrompt un été de chaleur subtropicale, envahie à l'automne par des cafards géants, tordue par deux ou trois typhons chaque année et continuellement exposée au risque sismique et tsunamique, cette ville phénoménale a toutes les qualités pour être un enfer.
Il n'en est rien.

Ça y est, Paris est loin derrière... Quelle euphorie fébrile !! Mais voyager douze heures en classe économique est une atteinte aux droits de l'Homme. Bien qu’ayant remonté le temps en me déplaçant vers l’est à 950kms/h... du moins en heures mais pas en durée... À moins que ce soit l'inverse... Euh, bref. Je n’ai pas du tout la sensation d’avoir rajeuni. Bien au contraire.

Mon corps a pris cent ans, mes bras deux siècles et mes bagages au moins vingt sept kilos supplémentaires quand je les récupère après l’interminable attente au comptoir de l’immigration.

Malgré cette franche sensation d'avoir traversé l'espace et atterri sur une autre planète, sortir de l'aéroport et trouver le train qui me mènera à Tokyo, à base de quelques mots d'anglais rudimentaires vite échangés au guichet des billets, a été d'une simplicité déconcertante.

Écrasée par la fatigue, le trajet dans un compartiment propre et aéré me ressource comme une longue sieste. Mon regard, quoique papillonant, est posé indéfectiblement sur le paysage qui, de verdoyant à vallonné, se raidit dans les angles et s'élèvent dans les étages au fur et à mesure que j'approche de la capitale nipponne.

Une heure plus tard, débarquée à Shinjuku, encombrée de mes sacs dont la sangle glisse inlassablement de mes épaules tombantes sous leur poids, tous les paramètres convergent vers la saturation. La foule, les messages dans les hauts-parleurs ponctués de boucles musicales, les enseignes clignotantes et les panneaux de directions qui se superposent, la multitude de boutiques, de niveaux, d'escaliers, d'entrées et de sorties... et la foule, mais quelle foule !
Et cependant je suis sereine.

Ébahie par l'affluence, et passablement désarçonnée par l'absence de repères écrits dans une ville qui se calligraphie en tous sens, dans ce bazar de couleurs vives où tout invite d'abord à la lecture, rien ne me fournit néanmoins quelque motif de panique.

Bien que reliée à deux aéroports internationaux, dans la suite des couloirs et des escalators silencieux de cette gigantesque gare, je ne croise aucun occidental. Je perçois sur mon visage quelques coups d’œil curieux, mais polis. La majorité regarde devant elle, d'un air peu concerné, posé mais légèrement rêveur....
Flottant.

Certains sont plus sérieux et un peu plus pressés, à léger contre temps avec la ligne percussive dominante des pas accordés à une respiration détendue. La matière de cette symphonie allant et venant dresse sur l'horizon de mon regard une marée d'individus qui, en douceur, dans un mouvement félin, se subtilise à ma trajectoire, évitant la bousculade qui pourtant me semble à chaque décamètre inévitable.

D'autres sont un peu moins délicats. Mais je garde la sensation de pouvoir, si j'osais fermer les yeux, avancer au hasard sans que survienne une fâcheuse collision.

À la sortie sud, je débouche sur un trottoir géant tout autant peuplé de monde, amarrée à un passage piéton tout aussi disproportionné que le reste et qui sectionne une large quatre voies où filent à vive allure, entre des plots grenouilles en plastique orange, taxis et camions de livraison. Là encore, pas davantage d'angoisse n'agrippe alors mon estomac vide.

C'est à dire que même à l'extérieur du colossal bâtiment, à perspective phénoménalement mondiale, dont les contours à cet instant m'échappent tout à fait, et où je tente d'embrasser du regard des limites qui éclatent de tout cotés, mon cœur ne s'emballe ou mes jambes ne se dérobent.

À l'ouest, soulignés par une passerelle éventrant la gare à ma droite, des immeubles imposants se succèdent sur plusieurs kilomètres jusqu'à la silhouette embrumée de trois tours carrées au toit pointu. Devant moi, un formidable espace s'étend au delà de la quatre voies entre d'immenses buildings. À l'est, un pont ferroviaire s'accoude à des constructions hétéroclites se resserrant en sandwich sur la courbe d'une pente douce. Le tout baigne dans un océan d'usagers emplissant tous les réseaux de circulation.

Avec ma petite stature, c'est à peine si je vois à plus de cinq mètres, imbriquée par défaut dans une masse compacte où le seul point de fuite est au dessus de mon crâne.

Sans résignation mais par un franc consentement, je me laisse aspirer par la vague au pied des feux de signalisation. S'embouteillant presque sans bruit, puis s'étirant en enfilade, la multitude d'humanoïdes traverse dans un ample faisceau.
Puis soudain c'est une hémorragie.

Six directions adverses viennent éclater le boyau où je me laissais surnager, éparpillant la plaine liquide en paquets de centaines de globules, dispersant mon escorte en autant de capillaires, qui un peu plus loin au changement des tricolores, s'agglomèrent à nouveau en poches ondulantes.

Phagocytée par l'ondoiement, je bifurque vers le second trottoir à gauche avec pour seul repère le net contraste de bandes jaunes ou blanches peintes au sol. Partout autour de moi un rythme syncopé de chaussures, de jambes, de bras portant attaché case ou ombrelle, sous des têtes scintillantes, sur des corps dociles, mus par un fabuleux mouvement de transhumance.

Au centre d'un autre passage, un vent frais vient m'ébouriffer et porte à mes oreilles le velours de deux notes jouées à l'attention des piétons pour indiquer la durée de leur priorité. Je ne marche pas, je danse. Et me voilà sur une autre rive, d'un anthracite immaculé, lisse, propre, bordée d'arbres et de parkings à vélos, où ne chante que le bruissement de vêtements à la fibre polie, qui semblent tous fraîchement sortis de leur emballage.

Si leur tenue stricte est formelle, je remarque qu'elle est à chaque fois épinglée d'un accessoire discrètement personnalisé. Un sac griffé de haute couture, un smartphone du dernier cri, une montre de marque prestigieuse ou un foulard de luxe aux coloris chatoyants.

Les femmes arborent le même maquillage, les mêmes cheveux décolorés châtain, les mêmes chaussures à talons modestes. Les hommes, tous glabres, portent la même droiture souple dans la démarche, les mêmes chemises blanches aux manches relevées, ou la même fausse décontraction quand ils semblent être en congés.
Les uns et les autres se mélangent à peine.

Je n'arrive pas à identifier l'ensemble des bruits. Tout semble arrondi, encapsulé par l'air pétillant de ce début d'après-midi. Comme évaporé par le vide, gris et mauve, qui plane entre les hautes façades des longues avenues, avant de prendre de l'altitude et de se dissoudre dans le frais vaporeux de ce ciel d'avril.

C'était en 2010, c'était il y a une éternité. J'en garde un souvenir saillant, tel le manque au creux du ventre d'un amour d'été. L'année d'après j'y retournais.

Le 25 février 2021 — Posté par corOllule dU cHamp Du pOirier dans Parenthèses