La fin des bulles


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

En ces temps d'une brutalité inédite, politique, sociale, médiatique, toutes sortes de fins se profilent, desquelles une frayeur ne me quitte plus... Le soir quand j'essaie de m'endormir ou le matin quand la conscience me revient... Desquelles, qui sait, il finira peut-être, au bout du compte, quand tout sera perdu, par émerger quelque chose d'intelligent.

Pour l'heure, quitte à sembler légère, j'applique le bon sens à mon quotidien, j'arrête les shampooings.



Objectivement, j'ai beau me torturer le bulbe, je ne peux rien faire pour changer la situation moisie dans laquelle plonge le monde tout entier. Arpenter les rues en scandant un slogan, en tenant à bout de bras un morceau de carton peint, avant de se faire exploser un œil par une grenade lacrymogène ? Il a été démontré depuis 2005 que cela ne porte à conséquence sur rien, si ce n'est sur son intégrité physique.

Ainsi le territoire de ma lutte est par défaut réduit à mes habitudes de consommation. Quel que puisse paraître aisée cet engagement, et bien que le changement de paradigme ne viendra pas à l'évidence par mon caddie, aussi superficiel que soit à première vue la démarche, elle entraîne pourtant un vaste questionnement qui ne va pas forcément de soi.



Pour aménager son intérieur, pour s'habiller, pour s'alimenter, pour se déplacer, pour se soigner, pour s'éduquer tout au long de sa vie, il n'est pas dans nos reflexes, dans notre culture occidentale et nos habitudes de surconsommation de faire simple, de faire soi-même. C'est à dire de faire avec ce que l'on a déjà, sans entraîner des dépenses qui systématiquement vont désormais jusqu'à l'endettement pour la majorité des gens.

Cette façon pragmatique de faire m'inspire pour tout et depuis longtemps. Bien sûr, c'est d'abord un manque de moyens qui m'y a amenée. Puis les modalités, dans chaque domaine qu'implique cette manière de vie différente, ne se sont pas imposés d'emblée, mais me sont apparues de manière empirique, sur la durée, au rythme des ressources disponibles, des essais, des ratages et de l'évolution de mes besoins.



Prenons le seul exemple de mon crâne. Voilà quelques années que mon cuir chevelu revendiquait allègrement qu'il ne supportait plus les colorations au henné, ce que j'ai commencé à faire dès l'âge de 20 ans. J'ai très longtemps été rousse, avant d'arborer un châtain doré tirant sur le vénitien pour cacher des racines de plus en plus dépigmentées... Et puis j'ai tout arrêté, laissant libre le gris d'envahir ma tignasse.

Mais bien avant cela, au fil des mois et de mes expériences capillaires pour soigner naturellement la peau de ma tête, et ce qui poussait laborieusement dessus, ces derniers m'ont clairement laissé aussi comprendre qu'ils se passeraient bien des tensio-actifs. Aux shampooings que j'utilisais, quels que soient la marque et le label bio, même le [ Flore de Saintonge ] qui a une composition minimaliste irréprochable et que je recommande à l'occasion, toujours mon cuir chevelu et ce qui le prolonge préféraient la douceur de l'eau pure, un exhaustif brossage aux poils naturels, ou encore des poudres de racines, de fleurs ou autres infusions hydratantes, calmantes, éclaircissantes...



Les solutions les plus simples sont souvent les moins évidentes, les plus éloignées de notre cerveau tellement lavé, formaté, déformé. Le bon sens nous a quitté.e.s depuis belle lurette, plus enclin.e.s que nous sommes à faire aveuglément confiance à l'homme en blouse blanche plutôt qu'à la femme au tablier.

Pour autant, la simplicité n'exclue pas les difficultés.

Dans un environnement pollué et anxiogène, pour compenser les agressions quotidiennes, cette touffe qui me sert de chevelure, qui boucle, mousse et s'évapore, réclame des soins sur mesure. Sans la coloration végétale qui recouvre la fibre d'un exo-squelette, sans la mélatonine qui lui donne sa couleur et que remplacent des bulles d'air, mon cheveu a reprit alors sa véritable et vulnérable nature, depuis des décennies par moi oubliée - si ce n'est totalement ignorée.



Au fil du temps et des changements, de l'âge, de l'état général, des éventuelles carences, il a fallu partir à la conquète d'une fibre mystérieuse, que l'on dit morte et qui pour autant réagit sans cesse aux éléments et à son environnement. Autrement dit, il n'a pas été une mince affaire de se réconcilier avec ce phanère qui renferme et accumule pour les évacuer toutes sortes de toxines et traumatismes anciens.

De l'élimination des bulles de savon vers l'envahissement des bulles d'air.

Voilà deux ans que je suis adepte du no-poo et quinze mois que j'ai arrêté le henné. Et j'ai de plus l'arrogance de laisser pousser. Pour laisser apparaître mon vrai visage, celui que façonne le temps, celui d'une femme autonome, mature, désireuse d'être soi, sans plus tricher. Et pour découvrir la palette incroyable des teintes que seule la nature sait produire, en toute discrétion, dans l'intimité d'une humilité baroque.



Au risque de ressembler à une sorcière, ce qui n'est pas pour me déplaire, j'ai laissé faire. Après tout, à l'origine les mots "glamour" en anglais et "charme" en français signifient tout deux "sortilège". Du reste, à la moitié du processus, il était évident qu'il s'agissait d'un projet, et non plus d'une phase pathétique de négligence avérée. Cependant, c'est à partir d'une certaine longueur, d'une évidence du temps qui passe assumée et affichée, une fois que le gris était pleinement installé sur les deux tiers de mes longueurs, que le secret de mon essence s'est, dans sa forme kératinesque, révélé à moi. Jusqu'à changer la lumière de la couleur de mes yeux.

C'est une transformation, une apparition, avec tout ce qu'elle suppose de sauvage, d'indompté, de libre et de mélancolique. La crainte de quelque chose d'un peu dur et de dérangeant, le doute, le désir par moment quotidien de tout tailler à raz, ont laissé place à la fascination pour la magie de la nature.



Figurez-vous que la compote de pomme lave. Mais également le miel, l'œuf, la poudre d'ortie, l'argile et la farine de pois chiche.

Et puis il y a toutes les poudres de plantes, qui lavent et/ou qui soignent, parmi lesquelles tout un choix est à faire selon la nature du cheveu et ses besoins. Pour ma part, j'expérimente de temps en temps le shikakaï issu d'une variété d'acacia. J'utilise plus souvent le kachur sugandhi, provenant d'un rhizome de la famille du curcuma et du gingembre, qui stimule la pousse et donne du volume. Ou bien le shampœuf, c'est à dire un œuf battu en omelette, qui lave aussi, nourrit et gaine.



Mais le plus utile sur mon crâne ingrat, ce sont le gel de lin, l'infusion de camomille et lemongrass, ou d'hibiscus, l'huile végétale de piqui, le sirop d'agave... et mon indispensable compote de pomme, faîte maison évidemment. Je la mélange à de la poudre de racine de guimauve, et ça me fait une pâte veloutée qui rafraîchit les racines, hydrate les longueurs, démêle l'ensemble et laisse une soyeuse douceur discrètement parfumée.

Pour les utiliser, c'est bête à pleurer. On mixe, on touille, on ajoute de l'eau, des actifs humectants, hydratants, nourrissants, comme un yaourt, une banane, de la glycérine végétale, du gel d'aloe vera, de l'urée, de la provitamine B5, des protéines de riz... Ou bien on se complique pas et on laisse tout seul, nature. Puis on applique la mixture obtenue sur toute la chevelure, comme n'importe quel shampooing ou masque du commerce. On masse, on triture doucement, on laisse agir plus ou moins longtemps, selon les propriétés de ce que l'on utilise, puis on passe sous la douchette. On finit par un rinçage à l'eau douce, ou infusée de plantes, ou vinaigrée, puis on enveloppe le tout dans une serviette éponge douce, et enfin on laisse sécher à l'air libre.



Au début c'est assez déconcertant parce que ça ne mousse pas du tout. Encore que ça peut si on utilise des noix de lavage ou de la saponaire. Mais pour ma part, aucune bulle. La plupart du temps, je peux même manger ce que je mets sur ma tête. Ça me rassure de traiter mes phanères comme je traite mon estomac. Mes cheveux vont boire, manger les nutriments, assimiler les actifs, digérer les composants. Ce n'est jamais pareil, selon l'humeur, la météo, la qualité de l'eau, mais ça fait toujours du bien.

Une fois bien séchés, je les démêle aux doigts et, Ô miracle, c'est tout propre, tout beau, tout sain, ça ne gratouille plus, ça sent bon, et ça met une - voire deux semaines - avant de regraisser. Le pire est que plus on patiente, plus on fait dans la simplicité - voire moins on en fait - mieux c'est.



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Bouillon moulti saisons


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Ce n'est pas parce que le bouillon de viande est la nouvelle boisson des tops modèles que j'en ai toujours un bocal au frigo. Il fait certes un carton dans les coulisses de la mode en tant qu'aliment complet qui ne fait pas grossir, mais pour ma part, c'est surtout pour ces bienfaits sur la santé.



Ce breuvage est magique pour réchauffer et faciliter la digestion. C'est une boisson alcalinisante, qui met l'estomac au repos, hydrate en profondeur et booste les défenses. Mais en ce qui me concerne, j'ai découvert qu'il permettait aussi de réparer le système digestif et ainsi d'aider à réduire, voire faire disparaître, certaines intolérances alimentaires.

Les nutriments que le bouillon de viande renferme entrent dans le mécanisme de construction de nos cellules. Il est capable en particulier de réparer celles de la paroi intestinale, tout en favorisant le rétablissement d'une bonne flore. Exactement ce dont a besoin un intolérant au gluten comme moi, mais également toute personne qui souffre de déséquilibre du système digestif.

Les syndromes d'intolérance alimentaire et de perméabilité de l'intestin sont réputés chroniques par la médecine en générale, et donc incurables. Seule l'éviction des aliments non-tolérés est préconisée, imposant un régime strict à vie, et beaucoup de compléments alimentaires, voire même un traitement allopathique. Moi j'ai choisi un remède vieux de plusieurs millénaires, qui fait ses preuves dans de nombreuses études sur le syndrome du colon irritable, la maladie de Crohn mais également l'autisme et l'hyperactivité.



Évidemment, je parle d'un bouillon "fait maison". C'est absolument impératif. Et je vais tout expliquer sur sa préparation, qui en fait est vraiment très simple.

Il existe toutes sortes de bouillons de viande : à la volaille, à l'os, aux crustacés, au bœuf, ou encore au poisson d'eau froide, comme le maquereau qui du reste est à un prix très abordable. Mais ma préférence va à ceux de poulet et de poule, car ils sont les mieux tolérés. Et voici comment je m'y prends.

★ Recette de la décoction de gallinacé ★

  • Choisir une bestiole de la sous-espèce Gallus gallus domesticus, entier ou coupé. Mais un lot de cuisses et d'ailerons fera aussi bien l'affaire. Placer la viande dans un très grand faitout et la recouvrir entièrement d'eau filtrée à laquelle on ajoute du poivre, du sel, des feuilles de laurier, du thym et autres aromates au choix.
  • Couvrir, monter à ébullition puis baisser et cuire à feu très doux durant au moins 3 heures.
  • Laisser refroidir.
    Je le prépare toujours le soir et laisse "infuser" la viande toute la nuit, ce qui rend la chair plus tendre.
  • Retirer ensuite la viande et la disposer dans un plat, puis recouvrir et placer au frigo.
    Elle se conserve ainsi une dizaine de jours.
  • Transvaser le bouillon restant dans des bocaux hermétiques puis les stocker également au frigo.
  • Quand le bouillon sera gélifié, la matière grasse sera remontée et formera une couche sur le dessus. Avec une cuillère, enlever cette couche et la mettre dans un petit bocal. Elle pourra être utilisée pour faire revenir des légumes ou préparer un pilaf de quinoa.
  • Ensuite pour réchauffer une tasse, à boire tous les jours, il suffit de verser dans une casserole une louchée de gelée.


Qui n'a jamais lu dans la littérature classique l'histoire d'un malade à qui on donne du bouillon de poule ?

Mais que donc renferme de si précieux ce bouillon ?

  • De la gélatine
  • Du collagène
  • Des acides aminés : glycine, proline, arginine et glutamine
  • Des sels minéraux facilement assimilables : calcium, phosphore, magnésium, silice et souffre.
  • De la glucosamine, qu'on ne trouve dans aucun végétal, et qui joue un rôle important pour les articulations, le système immunitaire et les hormones.

Si l'organisme est capable de synthétiser la glucosamine à partir du fructose une fois métabolisé par les cellules, il lui faut aussi de la glutamine, que l'on trouve évidemment dans les produits carnés, mais également dans les céréales et les légumineuses. Cela est intéressant quand on choisit de ne plus manger de viande, et c'est l'argument que répète à l'envi toute la propagande végan. Mais encore faut-il pouvoir bien digérer ces derniers...

Or quand les intestins sont irritables, cela veut bien dire ce que cela veut dire, beaucoup d'aliments ne passent plus et notamment ceux riches en glucides et en fibres. Et c'est le souci que j'ai rencontré avec le végétalisme. Comme quoi ce régime alimentaire n'est pas adapté à tout le monde, contrairement à ce que plaident bruyamment ses adeptes. Du moins pas sans se complémenter substantiellement, et de fait financer l'industrie pharmaceutique, de laquelle on devient par conséquent entièrement dépendant, ce qui est passablement incohérent quand on adopte ce mode de vie par sensibilité pour la condition animale.



Je savais qu'une bonne quantité de graisse dans les céréales ralentit la digestion de l'amidon et évite les pics de glycémie. Mais cuire des céréales dans du bouillon de viande les rends beaucoup plus digestes et leur donne une plus grande valeur nutritive. Or après quatre ans de végétalisme, ma digestion restait un gros problème, mon ventre ne cessait d'être constamment gonflé, et mes intestins assimilaient encore avec difficultés les nutriments. Adopter le bouillon de poulet m'a permise petit à petit de dégonfler, de palier aux carences que j'avais accumulées, et de digérer paisiblement de plus en plus d'aliments variés.

Quels sont en détails ses bienfaits ?

Le bouillon de viande :

  • Aide à fixer la vitamine D.
  • A une action anti-inflammatoire.
  • Favorise le sommeil et la détoxification du foie.
  • Améliore la digestion, la santé des articulations et la solidité des os.
  • Soutient le métabolisme de la thyroïde, le système immunitaire, la croissance des ongles et des cheveux.
  • Aide à l'assimilation des nutriments, la réduction de la cellulite et la tonification de la peau.
  • Participe à la cicatrisation des plaies.
  • Reconstruit la paroi intestinale.


Une allergie à quelque chose, quand on est adulte, ne disparaît jamais complètement. Mais l'organisme peut apprendre à s'adapter plutôt qu'à juste violemment réagir, s'il a à sa disposition les bons outils. Du moins c'est ainsi que j'explique l'amélioration de ma digestion.

Grâce au bouillon, je ne me tord pas de douleur et ne vomis plus tripes et boyaux si j'avale du gluten. D'intolérante je suis passée à sensible, c'est à dire que mon système immunitaire répond maintenant modérément à la présence de l'intrus, d'autant plus si je mange quelque chose de fait maison. Je supporte également beaucoup mieux les produits laitiers, surtout ceux fabriqués à base de lait de brebis et de chèvre, certifiés bio et de production artisanale. Et enfin je peux remanger des céréales et des légumineuses, à petite dose pour le moment, mais sans plus aucun désagrément.



Aussi je pense modestement être une illustration de l'évolution positive d'une intolérance alimentaire. La mienne s'est manifestée très progressivement à partir de la trentaine et j'ai la certitude que la malbouffe industrielle en est à l'origine. Plusieurs années en poste dans la restauration rapide, suivies d'une sérieuse addiction au sucre, ne peuvent rester sans effet sur la santé. Mais contrairement au verdict de la médecine conventionnelle, les dommages provoqués n'ont pas été irréversibles.

Je ne dis pas que le croisement avec mon patrimoine génétique et un contexte particulièrement stressant n'ont pas été déterminants. Je dis seulement que désormais, les allergènes qui aujourd'hui continuent à me rendre vraiment malade, c'est sans nul doute la pollution de l'air, de l'eau et de la terre, la peur du lendemain... et la globalisation de la crétinerie.


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Des cendres


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Des lunettes de vue sur mesure et des livres. Voilà les premières choses que j'aurais envie d'acheter si du jour au lendemain je n'avais plus jamais à me soucier d'argent, si j'étais l'heureuse gagnante à la loterie nationale. C'est un rêve que j'ai, d'entrer dans la librairie Mollat à Bordeaux, de prendre un panier, de voir distinctement les titres des livres partout dans les rayons, de pouvoir lire la quatrième de couverture sans pleurer des yeux et de remplir mon panier sans restriction.



Chaque soir, lorsque j'ai du mal à m'endormir, j'imagine ce qui se passerait si ma vie était ainsi bouleversée. Je passe moins en revue en réalité ce que je pourrais m'offrir que ce dont je me séparerais. J'inventorie les choses que j'ai et je fais le tri. Et ça exige une certaine concentration, entretient une tension dans tout le corps, tendu par la liste que je dresse...

Du coup le sommeil s'éloigne d'autant plus de mes paupières.

Garder tout ce qui est en bois, le réparer, le rafraîchir, l'adapter, le restaurer. Garder tout ce qui est en matières naturelles et peut servir encore longtemps. Réunir tout ce qui a une valeur sentimentale, trouver comment et où le ranger. Puis donner tout le reste si c'est en bon état.



C'est étonnant comme en changeant d'angle de vue, en passant de la pauvreté précaire à la richesse à durée indéterminée, les objets conservent à mes yeux malgré tout leur intérêt matériel premier. Je veux dire qu'à partir du moment où ça n'est pas cassé, où ça s'entretient facilement et fonctionne correctement, j'ai vraiment du mal à trouver une justification pour m'en séparer et acheter du neuf. D'autant que le neuf est tellement une source de déception désormais.

Alors, à moins peut-être de mettre une fortune pour chaque chose, ça n'a aucun sens de souhaiter perdre autant de temps et d'argent à tout remplacer.

Tout à mon exercice d'intendance imaginaire, en pleine nuit d'été caniculaire, je tourne et me retourne dans mon lit sans que la pièce ne réussisse jamais à se rafraîchir, malgré la fenêtre grande ouverte, sous les commentaires enjoués des crapauds qui au loin, dans les bassins de l'usine de traitement de l'eau, s'épuisent en danses nuptiales jusqu'au petit jour.



L'air est figé, strié par les souffleries de quelques climatiseurs, fendu par moment par le moteur d'un véhicule qui démarre à l'angle du jardin des près mignons. Soudain une poubelle est traînée. Ses roues en plastique font un bruit très distinctif sur le bitume et m'alerte immédiatement. L'heure n'est pas du tout celle des éboueurs et le bruit provient de l'allée qui traverse la pelouse derrière l'immeuble.

Je me lève et aperçoit les ombres de quelques individus croyant œuvrer discrètement à leur plan délictueux.

Il s'agit d'un grand container avec un couvercle. Les maigres silhouettes le poussent loin du gymnase pour le poster à côté de la table de ping-pong en béton qui borde le city parc. Ils l'ouvrent, arrosent son contenu d'essence à briquet et y mettent le feu avant de le refermer brutalement. 



Ça change un peu, d'habitude ils font brûler des palettes et des pneus sur le parking de l'épicerie solidaire.

À deux reprises ils vont rouvrir le couvercle pour vérifier que le feu à bien pris, et par deux fois ils se brûlent les mains et manquent de peu d'enflammer leurs cheveux. Puis ils renversent d'un coup en arrière le container et s'enfuient.

Ils tourneront une demie heure dans le quartier sans qu'il ne se passe rien. Tantôt observant de loin et dans l'ombre leur méfait qui fond sous la chaleur et dégage une fumée noire, tantôt errant dans les allées autour des immeubles en quête d'une autre conquête inflammable.



Ce sont des jeunes du même âge qui arriveront plus tard et qui donneront l'alerte. Deux d'entre eux attendront la police et les pompiers, un troisième partira en scooter pourchasser les pyromanes. Je ne comprends pas ce que ces gamins font dehors en pleine nuit à plus de trois heures du matin.

Avec cette histoire de feu, la température n'a pas vraiment baissé. Toute la chaleur des combles descend dans l'appartement. L'air dehors est frais passé l'encadrement des ouvertures, mais le plancher, les murs et le plafond diffusent dans toutes les pièces des couches chaudes et sèches qui font barrage au moindre filet de brise.

Je me glisse sous mon drap, éteins la lumière, ferme les yeux et attend le jour. Les minutes s'égrènent, comme un robinet qui fuit, roulent le long d'une pente douce. Demain le réchauffement climatique démontrera encore toute sa réalité déjà commencée. Dans l'indifférence générale, internationale. Sous un autre climat, celui de tensions sans cesse augmentant, de bêtise crasse applaudie, d'impunité contagieuse qui dominent le champ et laissent peu de lumière à celles et ceux qui voient le monde autrement.



Désormais vivre ce n'est plus avancer, c'est glisser, c'est descendre.

Glisser sous la serviette éponge au dessus d'une infusion d'eucalyptus pour soigner la sinusite que j'attrape à dormir sous une fenêtre ouverte, glisser sous une douche froide pour calmer les impatiences dans les jambes, glisser les pieds sur le carrelage d'une pièce à l'autre à la recherche du sommeil.

Descendre d'un bus où il fait 40 degrés et qui offre un nettoyage exhaustif et collectif de la peau, descendre les volets pour barrer des vitres le soleil, descendre du lit pour espérer un peu de fraîcheur à dormir par terre, descendre le volume de la musique dès que je crois entendre un bruit suspect.



Glisser du lit, descendre un litre d'eau, glisser la vaisselle propre dans la console, glisser le linge sale dans la machine, descendre le stock de mouchoirs à se moucher sans arrêt, glisser sous la douche avant de descendre les cinq étages, glisser dehors en descendant la poubelle, puis glisser dans la fournaise d'un bus bondé pour descendre faire des courses en glissant dans les rayons après avoir descendu un café à la galerie commerciale en regardant les gens qui glissent sur les escalators.

Quelques jours plus tard, à deux rues de mon immeuble, cette fois c'est une voiture qui sera réduit en cendres.



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