J'Habite Un Soupir


Comme un pied dans l'eau

Pour moi, la période du Covid aura été une des plus heureuses de ma vie.

La baisse du bruit durant de longues semaines, malheureusement de manière trop discontinue à mon goût, est la première chose. Puis la distance imposée, l'arrêt des bises et serrage de mains, la moindre affluence partout, du moins plus qu'à l'accoutumé car le couvre-feu à 18h a quand même foutu le bazar à ce niveau là. Mais la fermeture des magasins "non-essentiels" a vidé les rues et couloirs de galeries marchandes, pour ma plus grande satisfaction.

Du coup, ma sensibilité a baissé un peu plus son seuil de tolérance, et bien que je travaille à profiter des instants paisibles, je suis encore plus énervée qu'avant - me surprenant d'ailleurs à constater que ce fusse possible - quand une nuisance sonore s'impose trop longtemps, ou quand quelqu'un me suit de trop près, où que ce soit. Ceci dit, toucher, être frôlée, sentir les choses a depuis toujours envahi mon tableau sensoriel.

Manger un aliment filandreux comme le poireau, ou gélatineux comme un cartilage de viande, peut me faire vomir. Caresser un humain est un casse-tête. Prendre le bus est une dure épreuve, étant donné la proximité imposée, les odeurs, les bruits, le contenu audible des conversations. Avec la pandémie, je n'ai pas renouvelé mon abonnement, je fais tout désormais à pied ; j'ai cette chance de pouvoir le faire.

Marcher est pénible. Avec des chaussures, s'entend. Autant j'ai une endurance proche de zéro quand je cours avec des chaussures, autant pieds nus j'additionne plusieurs minutes à trotter comme un chat. Mais alors, quand le spectacle de la rue, après avoir connu celui de Tokyo, est aussi peu distrayant qu'un mur plein et gris, se déplacer à pieds est un calvaire. Pourtant, marcher sur le granit chaud - pieds nus s'entend - dans l'herbe humide, sur un tapis de mousse végétale, est source d'une extase indicible.

Cependant, avec le premier confinement, et le calme dont la faune et la flore ont pu profiter, dans un contexte de limitation extrême des sorties et activités, force est de constater que les regards se sont recentrés, focalisés sur des objets proches, ouverts sur l'environnement immédiat. Il y a désormais comme une exigence d'authenticité et une sensibilité partagée, je trouve, pour la beauté discrète des petites choses du quotidien, des manifestations humbles de la nature. Marcher est devenu, pour mon plus grand bonheur, l'occasion d'une contemplation sans cesse renouvelée, du chant des oiseaux, du cycle des saisons, de l'épanouissement ou du retrait du décor végétal.

Ça apporte de la douceur, de l'espace, du répit.

Chez moi, les chatouilles me font surtout mal, ça me crispe. Je panique presque. Être serrée m'enferme, je le suis déjà suffisamment comme ça pour en rajouter. Me consoler passe d'abord par l'écoute. En cas de dispute, il me faut énormément de temps pour que j'arrive à redescendre et accepter le contact, même d'une main dans la mienne. Le sexe a fait partie de ma vie jusqu'à un certain âge, mais maintenant je trouve ça ridicule, vulgaire, ambivalent, du moins avec une personne.

Je ne prétends pas en avoir fait le tour, juste que le désir d'un corps a disparu. Du reste, c'est une sorte de rituel corporel bien compliqué pour juste prendre son pied, un jeu tissé de malentendus, pour une jouissance équivalente, voire inférieure à celle que l'on peut se procurer soi-même.

En parlant de pied justement, ma sensibilité au toucher est surtout concentrée à ce niveau là. Donc comme je le disais, mes pieds ne supportent aucune chaussure ou presque, ni même des pantoufles. Et il faut vraiment qu'il fasse froid chez moi pour que j'enfile des chaussettes, obligatoirement respirantes et en fibre naturelle. Petite je marchais sur la pointe des pieds et ma mère avait fini par me tricoter des pantoufles en chaussettes.

Je marche pieds nus chez moi du coup, évidemment. Et j'impose à chaque visiteur, que j'autorise rarement, d'enlever ses chaussures avant d'entrer. Sauf aux techniciens bien sûr, mais après je nettoie partout où ils sont passés, voire au-delà. Sous ma plante de pied, ou juste la pulpe d'un orteil, je peux sentir un cheveu, un grain de sel, une pétale, et suis obligée de le ramasser immédiatement.

Le pire c'est l'eau, je déteste sentir une goûte d'eau par terre dans mon logement, alors que je l'adore en général, l'eau ; me baigner, nager, marcher et sauter dedans, la regarder, l'écouter ruisseler, tomber en gouttes, couler en rivière, bouger dans un va-et-vient lunaire.

Gamine, j'étais touchée par une sorte de capillarophobie. Lorsque je prenais une douche et qu'un cheveu se décrochait de mon crâne et soudain apparaissait gisant, je bondissais. Glissant sur moi, c'était comme sentir un insecte agrippé à ma peau. Dans la baignoire ou le bac de douche, flottant dans l'eau, c'était comme voir soudain ramper un serpent. Depuis, j'ai appris à supporter mes cheveux, mais ceux des autres... À la piscine... et pourtant j'ai essayé à de nombreuses reprises, prenant énormément sur moi.

Et puis j'ai accepté ma défaite. C'est un endroit qui concentre eau et résidus pileux. C'est à dire que l'eau éveille en moi l'abandon pour la jouissance de la baignade, de la transparence et du scintillement de l'élément, de la légèreté du corps porté. Soit un plaisir sensuel immense, mais ça tu dois l'atteindre au milieu des résidus kératineux d'autres usagers, à l'hygiène laissant potentiellement à désirer, et pourvus d'une pilosité mouillée à mes yeux absolument effrayante.

Entre les poils et l'eau, mon cœur a des hauts.

Une chose très agréable le matin, qui me réveille davantage qu'un classique rafraîchissement du visage, c'est de passer mes pieds sous un robinet d'eau fraîche. Mais si en les séchant, sur le tapis tout doux de la salle de bain, un orteil s’emmêle dans un cheveu, mes fascias se crispent.

Sur le sol de mon logement, sentir un bout de peau de pied se mouiller soudainement, ça me raidit toute entière. D'autant que cette eau, je ne la vois pas avant de marcher dedans. Je crois que c'est ce qui m'agace le plus, le fait qu'elle me prenne par surprise. Autant les trucs en relief ont une évidence pour mes yeux - ce qui soit dit en passant est assez dingue quand on sait ma médiocre vue depuis petite, avec un œil gauche hyper astigmate, un œil droit hypermétrope, et les deux maintenant tout à fait presbytes, bref - autant donc le dépassement d'une bouloche sur le carrelage est franc, autant une goutte d'eau est sournoise.

Je ne peux pas écrire, lire, regarder un écran, jardiner, faire le ménage, les courses, enfin pas faire grand chose pour résumer, sans porter des lunettes. Mais je vois tout ce qui traîne sur le sol, aussi minuscule qu'il soit, de la taille d'un cil ou d'un grain de café moulu.

Le seul espace sur lequel j'ai un pouvoir de contrôle - relatif mais possible comparé au monde du dehors - c'est l'endroit où j'habite. Et j'ai besoin d'y construire des repères sécurisants. Des lignes, des surfaces et des textures qui calment mon corps, et indirectement mon cerveau. C'est une question de survie. Or ce scanner intégré dans mes yeux pour les choses minuscules fonctionne à plein temps, en tous lieux.

D'où la nécessité impérieuse d'un lieu de vie où je puisse vivre sans m'épuiser davantage, et même me ressourcer. Donc d'un lieu idéalement hermétique au monde du dehors. Et un lieu entretenu, lisse, doux, lumineux, calme, et sec partout où il est sensé l'être.

Et le reste du temps, j'entretiens un espace conséquent entre moi et les humains. La pandémie n'aura rien changé dans ma vie concernant les gestes barrières.

Hormis les masques - quoique j'en avais acheté une boîte dès novembre 2019 - me laver les mains souvent est une habitude acquise depuis longtemps. Et plus encore ; faire la bise ou serrer une main uniquement si je ne réussis pas à y échapper, ne rien toucher dans les transports en commun et toilettes publics, ne jamais porter chez moi de chaussures, mais je l'ai déjà dit... Me laver les mains, certes, mais quand je rentre chez moi les pieds aussi, puis changer de vêtements ; tout ça sont des rituels de longue date.

Toujours la nécessité vitale de cette distance, cette limite, une frontière épaisse, dense, comme une protection contre l'extérieur. Un dôme enveloppant.

Dans le même temps, paradoxalement, j'ai besoin de contact avec les non-humains. Quand je croise un chat, je vais vers lui, entame les négociations pour obtenir un câlin et le caresser en retour. Quand j'entends chanter un oiseau, je m'arrête pour le regarder. Pour me calmer lors d'une sortie en ville, je peux aller collectionner des touchers. J'entre dans les magasins de vêtements, seulement ceux qui sont ouverts et faciles d'accès en toute discrétion bien sûr, et je touche tout ce qui m'attire.

J'ai une addiction pour les pulls, les foulards, les bonnets et les écharpes. Si je gagnais au loto, je veux dire en millions, j'aurais du mal à ne pas remplir une armoire, que dis-je, parlons moderne, un *dressing* complet de choses toutes douces. Car lorsque mes doigts tombent sur du tout doux, ça me fend le cœur de le laisser dans le rayon. Un peu comme si l'objet était un petit animal à adopter.

Le pied (tiens, encore lui) ce sont les magasins de déco. Entre toucher les poils (tiens, encore eux) d'un tapis, le gonflant d'un coussin fluffy, l'épaisseur d'une pile de torchons, le brillant des plantes vertes, le bois des meubles, le velouté d'un rideau, d'une couverture de carnet de notes ; traverser des doigts leurs étalages est une balade méditative bienfaisante. Les objets sont bienveillants, silencieux, consentants, coopératifs, tellement faciles à vivre.

Avec la fermeture de ces magasins, je garde l'élan quand je fais mes courses de passer au rayon fringues ou vaisselle du supermarché pour caresser des matières. Avec le troisième confinement, tout est à nouveau inacessible, mais heureusement je n'en ressens pas de frustration. Avec le temps je suis devenue patiente, et je sais trouver des alternatives. Toucher la chlorophylle des jeunes feuilles froissées d'avril, les graminées mauves, la mousse qui roussit sur les murets, ou juste du regard un rouge-gorge qui m'honore de ses babilles, cela suffit à m'apaiser.

Mon espace de vie est, on l'aura compris, le centre de mon attention. L'intensité de ma relation aux choses a ainsi éveillé, ça va de soi, ma responsabilité sur mon mode de consommation. Ça tombait sous le sens de s'interroger, de comprendre, d'acheter (ou pas) selon comment sont fabriquées et vendues les choses. Autrement dit, ce rapport entre mon corps et la matière m'implique, d'une certaine manière, dans la vie de ce que je m'applique dans ma vie à garder au dehors.

Avec le Covid, cette liaison a vu sa circonférence se réduire, s'épaissir, gagner en réalité, en proximité. Et plutôt que d'investir des espaces virtuels à travers des voyages sensoriels pré-fabriqués - les écharppes et les coussins dans les boutiques - j'ai relocalisé les sujets de mes contemplations - les parcs sur le chemin des courses, celui en ville, mon jardin en pots sur mon balcon, les tapis de mon salon...

Je pratique le groundtop. Je collectionne des spots au fil de mes pédestres explorations.

Bouge! crie mon cerveau aux gens quand je suis au milieu d'eux. Les autres, je ne les supporte que lorsqu’ils sont loin de moi, en dehors de mon périmètre de sécurité, invisibles, absents, silencieux. Et quand il arrive qu'ils le soient, parfois, de plus en plus depuis un an, un plaisir soyeux et ample me comble. Mon corps tout entier alors se met à désirer, à réclamer le bruit et la fureur.

Du bruit et une furie, pour évacuer celui incessant, bouillonnant dans mon cerveau. Mais un bruit mélodieux, syncopé, fait d'harmoniques ; celui de la musique, s'entend. Quant à la furie, elle est déesse, de la colère, du tourment, qui passe par le corps ; le langage impétueux de la passion, de la fougue, le temps d'une danse.

Bouge! me crie mon cerveau.

Voilà 5 ans, jour pour jour, que ce blog a été créé. Il cumule aujourd'hui 550 illustrations. Mais c'est également le 1er jour de mon demi-siècle ; 50 ans que je chemine sur cette terre...
Et ce billet porte le numéro 71, l'année de ma naissance oO

Le 1er mai 2021 — Posté par corOllule dU cHamp Du pOirier dans Mon Appartement