J'Habite Un Soupir


La politisation par les boutons

Pendant longtemps j'ai cru qu'il fallait apporter de l'huile à une peau sèche et nettoyer au savon tous les jours une peau boutonneuse. Au moment où je me suis intéressée aux soins cosmétiques, la littérature alors disponible ne conseillait qu'une seule chose pour les peaux en mode croco, les tartiner de gras, et pour les peaux à problèmes, diminuer leur gras.

Devant une triple portes-fenêtres, une planche de palette sur roulette supporte des pots en terre cuite où se reposent des plantes du balcon mises à l'abri pour l'hiver

Se tourner vers la production biologique et choisir des produits naturels pour manger, pour entretenir son logement, pour se laver, se soigner, se vêtir, et même s'embellir, n'est pas une démarche futile. Pas quand vous avez un cerveau critique et une curiosité vorace qui poussent à comprendre jour après jour le bout du bout du fond de la question.

Et dans le domaine de la cosmétique, c'est à dire de l'entretien de la peau et des phanères, les enjeux sont considérables. Les croyances tout autant. C'est un marché mondial de plus de 220 milliards d'euros par an, dont 40% concernent seulement les soins de la peau. Et en 2019, ces derniers représentaient 60% de la croissance de ce marché.

Visiblement, on est désormais nombreux et nombreuses, soit à avoir de plus en plus une peau de merde, soit à croire qu'une simple crème peut nous rendre le teint qu'on avait à trois ans et demi.

Il y a sans doute de tout cela à la fois ; piégés que nous sommes dans nos biais cognitifs et les conséquences d'une époque brutale en tous points. Sur une planète malmenée, polluée, traversée de tumultes, la tentation est grande de rester calé dans notre ignorance, devant nos écrans de fumée, en grignotant de l'huile au sucre chocolatée.

Gros plan sur un bol et son pilon en céramique blanche devant un bouquet que l'on devine dans le flou arrière dans un vase en verre

Je me moque, mais quoi que futile puisse paraître le sujet de la cosmétique, elle a pour elle l'importance, et non des moindres, de la bonne santé et du confort de l'enveloppe du corps, son organe le plus grand, son habit par nature. Sentir sa peau rougir, brûler, tirailler, démanger, piquer constamment, desquamer, se fendiller, saigner, s'infecter, faire mal comme si un coup avait été porté, est-ce si anondin ? Au point d'en faire facilement abstraction ? Je ne crois pas.

Pour un animal, l'impossibilité de maintenir une bonne hygiène de son pelage, de ses plumes ou autres écailles, peut lui être fatal. Est-ce si futile de s'occuper de soi pour rester en bonne santé ? Et par là dans le même temps, d'être doux, d'être frais, d'être belle ou beau ?

D'ailleurs, je suspecte que cette superficialité d'office attribuée à la cosmétique découle du fait qu'elle est réservée par défaut à des préoccupations exclusivement féminines. Le capitalisme, qui en a fait un secteur très lucratif en libérant la femme, du moins en la libérant du carnet de chèque de son mari, l'a récemment élargi à une clientèle masculine à qui du coup l'on reproche également maintenant d'être futile, superficielle, en un mot de se féminiser.

Réduire à une courte vue misogyne, plutôt que d'être honnête et reconnaître qu'il y a deux mondes entre consommer et se soigner, que la cosmétique est une discipline du soin, depuis la nuit des temps, rien de plus, rien de moins, et que le genre n'y est pour rien.

Gros plan sur un mini pot transparent rempli d'un baume rose fraise fermé par un couvercle vert d'eau, devant quelques flacons ambrés

Depuis toujours, l’humanité, comme les animaux, a cherché à prendre soin de son corps. C'est une question de survie. Les civilisations antiques et médiévales ont légué de précieux témoignages de ce lien indéfectible entre santé et beauté. Les savoirs et les rituels ont suivi le fil des migrations et, siècle après siècle, de la créolisation.

Si à présent un produit cosmétique est encadré par des réglementations sanitaires et lois commerciales internationales, ce n’était pas le cas par le passé. La cosmétique a évolué, du rituel empirique jusqu’à des formules extrêmement techniques. Voire mystérieuses, non plus parce qu'affranchies d'une connaissance rationnelle, mais parce que brevetées.

Ainsi, il y a cosmétique et cosmétique.

Celle qui abîme et celle qui soigne. Celle qui intoxique, pollue, et celle qui est biocompatible et biodégradable. Celle qui est synthétique, accessoirement testée sur des animaux, et celle qui est éthique, naturelle, brute. Oui, c'est compliqué. D'autant que ni le prix ni la marque ne peut être un repère. La chimie au pétrole se vend autant à petit prix dans un supermarché qu'en centaines d'euros dans le luxe d'une parfumerie. Ni un label bio peut être une garantie, puisque chaque logo est lié à des variables d'exigences dans son cahier des charges, avec des tolérances, des pourcentages relatifs et des flous artistiques à faire tourner un âne en bourrique.

Au premier abord seulement, c'est compliqué. En réalité, il y a juste l'industrie et la simplicité.

Une brosse à picots de bois clair, des flacons ambrés et un vapo d'eau dans un décor couleur abricot flouté

Tomber malade peut être un incident de parcours dans la vie qui motive de nouvelles questions qu'on se pose soudain. Tomber enceinte également. Ce qui - parenthèse ouverte - même si le verbe qui précède cet état est le même, n'est pas une maladie ; contrairement à ce que la médecine moderne qui a à cœur de contrôler le corps de la femme, voudrait nous faire croire - parenthèse fermée.

Or, avoir besoin subitement de comprendre comment le corps fonctionne pour apprendre à le soigner, pour le préserver, c'est se confronter, durant des années, à un almagame de croyances, de mensonges, d'erreurs, d'idioties de toutes sortes dont il faut en exfiltrer du bon sens, de la clairvoyance.

Si comme moi l'incohérence vous sort par les trous de nez, si les phrases creuses, les discours qui ne veulent rien dire et les énoncés autant astigmates que seulement cosmétiques vous irritent le derme, je veux dire un peu plus qu'il ne l'est déjà, vous vous entêterez à trouver une information logique, une explication solide, dénuée de marketing.

Une découverte qui entre en résonance avec votre intuition.

Ça amène ainsi, de fil en aiguille - ou plutôt de lime en verre à brosse en bambou - à découvrir la biologie, la chimie, à connaître les certifications, à déchiffrer les étiquettes, les compositions INCI, à découvrir les procédés de fabrication, leurs rejets polluants, la réalité du recyclage, l'exploitation des ressources, la condition animale. Ça oblige à aborder la question de la consommation dans son ensemble, avec tout ce que cela suppose concernant l'industrie, la globalisation, l'économie, et fatalement la politique.

Des flacons compte-gouttes ambrés où sont collées des étiquettes blanches et vertes avec des noms d'huiles végétales, une petite panière en osier où sont rangés des cotons lavables, un mini pot blanc de beurre de kokum, un élastique spirale marron chocolat, et un petit bout de bois percé

Avoir des boutons m'a politisée.

Parce que j'ai voulu comprendre d'où venait le problème lorsque subitement, alors que je n'avais jamais eu d'acné de ma vie, une rosacée a envahi mes joues, mon nez, mon cou. J'ai alors cherché à savoir ce que contenaient les produits que j'utilisais, ceux que je mangeais aussi, et même ceux qui meublaient mon logement ou habillaient mes pieds. Ça a parfois pris des proportions démesurées, tant je souffrais de ne pas comprendre, tant mon ego était mis à mal aussi.

Mis à mal par l'inesthétisme que frappait mon visage, et que je vivais comme une injustice, jusqu'à ne plus pouvoir me voir dans un miroir. Mais tout autant, sinon plus, par ma crédulité dont le marketing a sciemment, et dans les grandes largeurs, abusé.

Aujourd'hui je serais bien incapable de désigner la chose précisément qui m'a permise de guérir, tant les changements ont été nombreux, dans divers domaines de mon quotidien. Et puis le temps aussi est un facteur de résilience non négligeable, qui a sans doute été un des remèdes principaux. Mais au delà du fait que je ne mange plus de la même façon, que je me soigne différemment, et que j'entretiens ma carcasse d'une autre manière, toute ma vie a pris une autre orientation au fil de mes seules découvertes cosmétiques.

Parce qu'elles m'ont invitée, au fur et à mesure de mes lectures, de mes erreurs, de mes essais et de mes échecs, à faire constamment le lien entre mes besoins et ceux de la planète. À rester humble aussi, en particulier sur l'étendue de mes connaissances, et la validité de mon expérience, qui reste singulière. Et au delà de tout, à préférer l'autonomie.

Un bol en céramique blanche et son pilon, deux pots en verre à couvercle blanc de différentes tailles, un mug blanc décoré d'un canard violet, une petite cuillère en bois foncé

Rien n'est plus politique que l'autonomie.

Être adulte, c'est être autonome. Financièrement, intellectuellement et affectivement. C'est une philosophie de vie et une pensée politique. Même si cela débute par la cosmétique, si au bout du compte on prend conscience du monde dans lequel on vit et que l'on fait des choix en conséquence, dans la mesure de ses moyens disponibles, sans illusion, mais juste par nécessité, on devient un individu indépendant, adulte, autonome.

Je dis sans illusion et par nécessité, car un choix politique ne se fait pas en fonction de la probabilité et l'étendue de son impact. Sinon à l'heure actuelle, on n'aurait plus beaucoup de raisons de faire quoi que ce soit, surtout à l'échelle individuelle. À commencer par voter. Pour autant, n'est-ce pas éminemment débile de voter pour la tronche qui selon les sondages a le plus de chance de gagner, plutôt que pour le programme qui a les meilleures idées ?

Les meilleures pour nous sortir de ce merdier ; celui du néofascisme, du climato-septicisme, du flux du néolibéralisme et de son langage inversé, qui nous a liquéfiés, jusqu'à nous transformer en outils numérotés, en cibles aspirées, à nous faire retourner contre nous-mêmes le mal qu'il nous fait.

Je dis nous en pensant à tout ce qui à la surface de cette planète flotte, piétine, survole, nage, renifle, souffle, bouillonne, frétille, creuse, glisse, galope, sautille, se gratte derrière l'oreille, prend racine et s'étaie par photosynthèse, évidemment.

Des tiges parsemées de fleurs du désespoir du peintre d'un mauve rosé, derrière et dans le flou un mirroir carré dans un cadre en pin

Le 29 septembre 2020 — Posté par corOllule dU cHamp Du pOirier dans Mes Découvertes