Le poids du vide


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Depuis quelques semaines les pluies saisonnières de l'automne précipitent les poussières et les graines, reléguant mon gros arrosoir vert dans l'attente, sur une étagère du cellier, plein à raz bord.

Avec [ la mort de Caillou ], plusieurs éléments ont changé, d'autres ont disparu. C'était une nécessité pour aider mon cerveau à moins s'accrocher à son image.



Les morceaux de vide ont pendant longtemps, et encore un peu maintenant, accompagné le manque. D'abord douloureuse, cette cohérence de la libération de l'espace soutient mon travail d'acceptation de sa disparition. Beaucoup moins, contre toute logique, mon sentiment de l'avoir abandonnée.

Dans la cuisine, le sol refroidi dans l'attente de l'allumage du chauffage central, est agrémenté d'autres tapis dont elle aurait adoré mordiller et tirer les fils jusqu'à la rupture. Son vert, rond et en laine, qui durant neuf ans a été son vestibule et sa table à repas, posté devant sa litière et ses cabanes en bois, où elle a mille fois mangé, galopé, bondi ou étiré son petit corps avant de fondre de sommeil le nez dans ses fibres souples...



Son tapis donc, aujourd'hui, préserve mes pieds du carrelage glacial devant le radiateur dans le passage vers le cellier. Son blanc, son autre tapis, qui avant était calé sous le fauteuil du salon et constituait le sol d'une de ses cachettes favorites, maintenant prolonge cette protection contre le froid devant les fenêtres de la cuisine.

À l'entrée du cellier, la barrière en bois que j'avais fabriqué, pour barrer son passage vers la machine à laver et l'étagère aux chaussures, est remisée au placard. Les baguettes et planchettes en bois qui protégeaient l'arrête des plinthes et l'accès au dessous des meubles sont parties à la benne.

Désormais le balaie fraye sans gène le moindre recoin obstrué de moutons. Pour effacer les traces de clous qui fixaient les quarts de rond sur les plinthes et trompaient l'oeil obsédé de ce minuscule animal pour les arrêtes saillantes, un coup de peinture blanche ajoute une impression de gain d'espace et de lumière.



Durant tout l'été, la table basse posée au milieu du salon sur un tapis à peine plus large qu'elle, d'un brun vieux rose, glissait à volonté selon l'angle de la pièce que je voulais dégager. Avec l'arrivée des températures fraîches, j'ai changé ce tapis pour le grand gris clair jusqu'ici roulé et rangé avec la barrière.

J'appréhendais d'y voir encore la tâches de l'incontinence de Bouddha, mais le savon d'un grand lessivage durant la canicule a eu raison de ses incontrôlables dernières faiblesses.

Au fauteuil, j'ai dévissé les pieds, trop de souvenirs d'elle glissant dessous, sa petite queue frétillante, ses pattes de velours marchant à petits pas, ses oreilles pliées frôlant à peine la polaire dont je l'ai recouvert pour cacher ses morsures dans le simili cuir.



Et devant la porte-fenêtre, orientée plein sud, l'espace est maintenant assez dégagé pour dérouler encore un autre tapis, celui de yoga, sur lequel je me dresse en guerrier, le buste face au soleil, les fessiers légèrement rétro-versés, les épaules décontractées, faisant circuler l'air entre mes os pour là aussi, dans les interstices de mes vertèbres, libérer du champ.

Ou bien alors assez confortable pour simplement me poser au sol, respirer, regarder les fleurs et les insectes doucement balancés par le vent contre le bambou de la rambarde.

Assez large aussi cette portion du salon, pour disposer à l'abri de la mauvaise saison certaines plantes fragiles du balcon.



Reste à occuper ces vides, sans se plier, se liquéfier, se friper, se rincer des lacunes de mon imagination, à ne savoir rien faire d'autre que d'évoquer [ les souvenirs ] plutôt que d'en créer de nouveaux.

L'envie de partir, loin, ne me quitte pas. Et je réalise soudain que dans quelques mois cela fera dix ans que j'ai mis pour la première fois un pied dans la capitale nipponne...


DClassé dans : Mon appartement ,Mots clés : Aménagement, Automne, Cuisine, Deuil, Lapin, Salon, Yoga

The way of age


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Buddha died on a Sunday. Every Sunday I cry. And also a little, sometimes, the other days. Whenever the memory comes back to me from a little ermine rabbit, with blue eyes circled in black, who will not come back to me anymore.



Come to my feet to smell the parfum of the banana I am peeling, at the foot of my bed to see if I'm awake, at the foot of a piece of furniture, the tooth nearby and prompt to lacerate its wood, in case that her request of attention would'nt succeed.

I cry over my sadness, my lack, her absence, her lot as a pet. A fluffy little thing, so sweet and vulnerable, so innocent and mischievous, so cuddly and fierce. I mourn her last weeks when her heart had let go before everything else, organ at the deadline much shorter than all the others.

Two weeks earlier, she was still tirelessly revolving around Raymond, her stuffed toy, running after him, leaping from one room to another to find him, chew him, boxer him and submit him. Two weeks later ... no more mustache, no more tender grunts between hundred "honk-honk", no more warm and so soft belly, no more breath, no more life.



Four months later, one hundred and thirteen days after, she is still there in my paws, hung up to the memory of a wool pull that she had added to her collection of blankies and loved to unravel. She's still waiting for me at the corner of a curtain, behind which she was hiding. Or at the end of the corridor where she liked to venture, in the secret idea of jumping off, even just three seconds, on the duvet of the forbidden bedroom.

The whole apartment is still breathing her last breath. The changes in layout of the furniture in the living room don't work. At least, that has only invented the regret of not seeing her frolicking in there, whirling, twirling and spining round on the carpets, rolling in a plaid, throwing herself on the side against a cushion. There is so much space now...



Around her, space and time had changed. Nothing or almost didn't whiz the nine years of life with her. Before meeting her, I had already lost both of my parents, none of their disappearance made me suffer as much as hers. She shared my intimacy as no member of my family will ever do. And from now on, this dwelling, this living space wedged between the north and the south will it serve only to pour out my sorrow...

Despite this grey perspective, I am relieved. The summer has been less noisy than feared but the unbearable heat by salvo had not to be supported by my little Pebble. This period has always been painful, where she could only lie down and wait, endure the moment by counting on my tinkering refreshment systems.

Rabbit of an apartment, alone without congener, having for all horizon those four walls, ignoring the comfort of a companion, the adventure of maternity, the responsibility of the education of her little ones, always in the frustration of her social mammal instincts. Extracted from her natural environment since always, away from raw matter, earthy, vegetal, within reach of her claws, her needs of builder underground.



My little Pebble is gone.
The feeling of coming back from afar has enveloped me, without distinguishing from where exactly, with before me the beginning of a path that continues to go nowhere and along which the necessity to take breaks does not dry up.

Each day plants in my stomach the root of a future, with buds lodged in another dimension, like a distant mystical land whose religion or jargon I do not grasp. Other anxieties begin, increase, take over, prevent full looseness, over and over. And the desire to turn back, to retreat or to escape continues to hit me.
So, at my age, what other way to close the passage than to pack ?



DClassé dans : My english ,Mots clés : Bereavement, Body, Bunny, English, Layout

Le manque de Caillou


Rédigé par - corOllule dU cHamp Du pOirier - le e

Lundi 17 juin 13h37 - Cette fois, quand je rentre dans la clinique vétérinaire, j'arrive à parler. Cette fois je porte une cage de transport, un sac de foin bio neuf et un bac à litière. Je les tends à la personne de l'accueil, qui me fait un large sourire en me remerciant pour la SPA. Je ressors et je tremble un peu. C'était les dernières affaires de Bouh ; Bouddha, Tichou, Tibou, Petit Bout, Babouh, Choubidou... Mon Caillou.



Dimanche 2 juin 17h04 - Elle est là, je peux la regarder, la toucher, lui parler même, mais elle, n'est plus là. Son corps a repris sa forme à l'instant où son coeur a cessé de battre.

Tout le liquide qu'il bloquait par son dysfonctionnement dans ses membres inférieurs s'est résorbé. Elle est de nouveau elle, comme elle l'a été durant neuf ans et demi, mais ce n'est plus elle. C'est juste sa forme, ses contours, sa douceur, avec encore un peu de sa chaleur.



Durant un mois, les symptômes se sont enchaînés. Ce matin encore, elle vaquait à ses occupations, en se déplaçant difficilement, mais en s'accrochant avec toujours le même vif instinct. Jusqu'à se poster sur le tapis rond posé à la tête du canapé où j'ai dormi avec elle, dans le salon.

J'ai ouvert les yeux et suis tombée nez à nez avec son bout de nez. Toute la nuit mon propre coeur s'essoufflait de rester à l'écoute de ses sursauts, de ses lourds déplacements, de son grignotage de foin de plus en plus lent.



Ce matin donc, j'ouvre les yeux au bruit froissé d'un de ses tout petits et lents déplacements, et elle est là, à porter de bisou, l'air de dire hé debout là dedans je ne suis pas encore morte, et j'ai faim. Et elle a mangé, mais pas beaucoup. Je remarque qu'elle ne revient pas à son assiette, tout au long de la matinée, comme à son habitude. Elle n'y retouchera plus.

Les rituels de la journée ont suivi. Nettoyage des pipis, disposition de tissus propres là où elle se repose, changement de sa litière, toilette de son arrière train, soins des pattes arrières, massage pour sécher son pelage à la fin de la toilette.

Depuis deux jours elle n'arrive plus à boire qu'à la pipette. Depuis cette nuit elle ne peut plus sauter dans son grand bac. Décision est prise de l'enlever et de le remplacer par une toile imperméable sur laquelle j'étale une généreuse couche de litière.



C'est une journée très chaude. La deuxième consécutive. L'après-midi, tous les volets sont fermés. Attentive à ses moindres besoins, je suis tout le temps près d'elle sur le canapé, je la caresser, la rassure, le tiens contre moi. Depuis quelques heures, elle n'a plus touché à son foin, elle a arrêté de s'alimenter.

Soudain elle manifeste le désir de sauter au sol. Je la rattrape avant la chute et pensant qu'elle veut rejoindre sa litière, la porte et l'y dépose doucement.



Mais c'était autre chose. Elle cherche son souffle, elle ouvre la bouche pour tenter d'aspirer de l'air, en vain. Plus aucun son ne sort de sa gorge, ni même un imperceptible gémissement. Je suis là, je la maintiens pour tenter de soulager ses poumons mais je ne peux plus rien faire.

Je la soulève pour la réinstaller sur le canapé, elle se cale de tout son poids contre mon coeur, résignée, puis je la dépose délicatement. Là elle s'étend de tout son long sur le ventre, toute force l'a abandonnée. Mais elle lutte, surprise de ne toujours pas sentir un peu d'oxygène entrer par ses narines, ses pattes arrières contestent, boxent par intermittence dans le vide. Je redoute les convulsions, mes deux mains cherchent à l'accompagner, à retenir sa frayeur, ma voix lui murmure de lâcher prise, tout à mon corps défendant l'autorise à me quitter.



Elle est là, juste sous ma main, si douce, si petite. Et tout se vide autour d'elle, que son immobilité fabrique, me laisse éparpillée. Plus la vie la quittait, moins de bruit elle faisait, plus d'espace elle prenait.

Tout ce temps qui était pour elle, tout cet espace qui était à elle, tout s'est désintégré dans la seconde où son dernier spasme lui a offert le répit. Elle avait neuf ans et demi.



Le manque que sa disparition impose est fulgurant. Dans cet appartement qui était son monde, son territoire, tout était mesuré, disposé, organisé, agencé, nettoyé, ordonné, surveillé en fonction d'elle. Elle était le gabarit de toutes formes, rythmes et ordres. Elle était le motif du choix des matières, des horaires. Dans ma journée, elle était le point de départ et la boucle de fin.

Elle était le premier contact, le premier bruit, puis le dernier sourire, l'indispensable bisou et clignement d'oeil avant d'aller dormir.



Tout mon corps, quand revient la minute où chaque jour il avait l'habitude d'être à côté d'elle, réclame l'infinie douceur du duvet de sa fourrure, la chaleur de son ventre, le bruit du grignotement de ses dents, le bond qu'elle faisait de plaisir sur son flanc, le frétillement de ses narines, l'odeur juste derrière ses oreilles...

L'idée qu'elle n'est plus lui est indicible. Mon corps est comme incomplet, tournant en rond, en quête d'un sens qu'il a perdu.

La mort ne fait pas partie de la vie. Quand on est mort, on n'est plus, le verbe être ne devrait pas s'appliquer à cet état, c'est un non-sens. Il n'y a plus rien puisqu'on est mort, juste le corps, tout ce qui faisait ce qu'il était vivant n'est plus. Reste le corps du mort, et les corps des survivants dépouillés de ce qui les liait.

C'est l'impossible retour qui fait partie de la vie, la perte, l'absence, le manque. L'irréversible.



La mort, c'est l'avenir, c'est abstrait, juste une idée.

C'est quelques semaines durant lesquelles je sentais une ombre s'inviter. Quand la mécanique biologique s'est tout à fait cassée, c'est quelques minutes où mon impuissance m'a ratatinée de chagrin, où mon coeur saignait à vif de sentir mon Caillou s'envoler. Puis quelques secondes encore, où entre mes mains son corps a convulsé et ses yeux se sont éteints.



Durant neuf ans, Bouddha n'a jamais été malade. Ça a été une ribambelle de jeux, de câlins, de rires et d'espiègleries. Beaucoup de ménage, des bêtises, des soins routiniers aussi. Mais avec leur lot d'effronterie et de malice tant elle était curieuse de tout et en même temps rebelle. Quelques inquiétudes parfois, pour des maladresses, du reste inutiles tant son petit corps était autonome, résilient, jusqu'au bout plein d'une santé pétillante.

Seulement les souvenirs des derniers moments ont une telle puissance. Dévastatrice. Mon cerveau rejoue le film sans cesse. Comme pour remettre en cause sa véracité, abasourdi par la cruauté de l'instant qui file entre les doigts, s'échappe, s'évapore comme l'étincelle de son regard.

Autour des meubles, sur les tapis, sous le bureau, au coin de la porte, dans les plis des rideaux, partout elle existe encore. Déjà le vide envahit l'air dur entre ces quatre murs où la voix comme dans une chapelle maintenant résonne.



Lundi 3 juin 13h15 - Pour la première fois je me rends à la clinique vétérinaire, avec une boîte en carton emballée dans un furoshiki de toile noire. Il a plu toute la nuit, laissant les arbres lourds d'une eau désormais rare. Quelques centaines de mètres me séparent de la clinique que je fais à pied.

Le sol humide, foncé, l'air circulaire, le soleil discret. Mes bras le long de mon ciré et mon coeur défaillant sont les seuls bruits que j'entends. Mon souffle est court, ma tête dans un scaphandre. Du cerisier au château d'eau, du carrefour à la grille, du container à la borne, du poteau au virage, un merle chante repris par un autre, puis un autre.



Chaque trottoir, chaque bout de fleur, chaque plume d'oiseau, chaque caillou est sous mes pas l'ultime étape vers le définitif, le témoin de l'irréversible. Traverser le parking de basalte, monter la rampe du perron, tirer la porte d'entrée de la clinique finit d'épuiser mon stock de courage.

Devant l'assistante à l'accueil, les mots bloquent ma gorge comme des graviers. Sur le comptoir, je signe le papier de la crémation, mes lunettes comme des aquariums, la boîte en carton déballée de la toile noire posée juste à côté.

J'ouvre une dernière fois le couvercle, touche une dernière fois mon Caillou. Bouddha est là, je la regarde, ma main est posée sur elle, mes yeux inondés me hurlent que c'est fini, mais mon cerveau me ment.



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